France

Quand les lieux de mémoire prennent le relais des témoins

En 2023, 13 millions de personnes ont visité l'un des 400 lieux de mémoire recensés en France. Des plages du Débarquement aux anciens camps d'internement, ces sites attirent un public venu comprendre l'histoire, retrouver une trace familiale ou transmettre un héritage aux nouvelles générations. Réunis au Camp des Milles, près d'Aix-en-Provence, professionnels et responsables institutionnels ont interrogé l'avenir de ce tourisme confronté à un défi majeur, continuer à transmettre quand les derniers témoins disparaissent.

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Quand les lieux de mémoire prennent le relais des témoins
22-med – juin 2026
• Du Camp des Milles aux plages du Débarquement, les lieux de mémoire deviennent des acteurs essentiels de la transmission historique.
• Face à la disparition progressive des derniers témoins des conflits du XXe siècle, musées, mémoriaux et sites historiques réinventent leurs modes de médiation et de réflexion citoyenne.
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« Un soldat de la Première guerre mondiale aurait été décontenancé de découvrir que son champ de bataille est devenu un site touristique », pointe Evence Richard, à la tête de la Direction de la mémoire, de la culture et des archives (DMCA) du ministère des Armées. Si l’idée d’associer tourisme et mémoire peut sembler incongrue, elle répond à un changement d’époque. Le terme « tourisme de mémoire » n’est utilisé que depuis le 21e siècle, avec le rapprochement des ministères dédiés au Tourisme et aux Anciens combattants. Pour autant, dès 1917, l’entreprise Michelin éditait des guides des champs de bataille à destination des familles de combattants. Et, longtemps, le terme « pèlerinage » s’est appliqué à ces excursions.

Dans la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, cette mémoire s'incarne dans plusieurs sites emblématiques. Le Camp des Milles, près d'Aix-en-Provence, est le seul grand camp français d'internement et de déportation (entre 1939 et 1942) conservé dans son intégralité. Plus à l'est, les plages du débarquement de Provence rappellent l'opération alliée du 15 août 1944 qui participa à la libération du sud de la France. À Toulon, le Mémorial du débarquement en Provence prolonge cette mémoire en retraçant les opérations menées sur le littoral méditerranéen. Autant de lieux qui témoignent de la diversité du patrimoine mémoriel français et de ses enjeux de transmission.

Un patrimoine qui attire des millions de visiteurs

Les Rencontres du tourisme de mémoire sont un rendez-vous où élus, porteurs de projets et professionnels peuvent partager leurs expériences afin d’améliorer la mise en valeur de ces sites et l’efficacité des politiques publiques. La 6e édition s’est tenue début février 2026 au Camp des Milles justement. L’occasion de rappeler l’existence et la portée éducative de ce camp d’internement et de déportation installé dans une briqueterie désaffectée. Entre 1939 et 1942, sur quelque 10 000 personnes qui ont transité ici, 2 000 ne sont jamais revenues. En introduction Alain Chouraqui, président du site, rappelle donc l’importance, au-delà de la mémoire, de la réflexion citoyenne. Il évoque « un parcours initiatique […], un trait d’union scientifique et prudent entre ce qui s’est passé et ce qui pourrait se passer de nos jours. La citoyenneté recouvre beaucoup d’enjeux mémoriels ».

Le tourisme mémoriel contribue à la valorisation des territoires, à la culture, à l’éducation et au renforcement du lien armée-Nation, introduit le site du ministère des Armées, Chemins de mémoire. La France, théâtre de trois conflits majeurs entre 1870 et 1945, dispose d’un patrimoine mémoriel particulièrement dense. Des musées, champs de bataille, cimetières, monuments…, dont une part importante est entretenue par le ministère des Armées. On compte notamment 18 musées de défense, 290 nécropoles et 2170 carrés militaires dans les cimetières communaux, un millier de lieux de sépultures français répartis dans plus de 80 pays, et dix hauts lieux de la mémoire nationale . « Un témoignage de notre histoire et un hommage à tous les sacrifices consentis pour défendre la France et garantir sa liberté ».

Ces sites attirent également un public international, qui représente environ 25 % de leur fréquentation. Au-delà de leur portée civique, ils contribuent à élargir l’offre touristique française sur l’ensemble du territoire, en toute saison. Avec 7,1 millions de visiteurs l’année dernière dont 41% d’internationaux, la Normandie reste la première région pour ce type de tourisme. Elle concentre à elle seule 5,3 millions d'entrées sur les sites mémoriels et six des dix lieux de mémoire les plus fréquentés du pays. Portée notamment par les célébrations du 80e anniversaire du Débarquement, la fréquentation de sites de la région a connu une hausse de 8,8% en 2024.

Des visiteurs rarement là par hasard

Complémentaire de l’offre touristique traditionnelle, le tourisme mémoriel joue un rôle important dans le développement des sociétés et des territoires. Il permet au public de mieux comprendre le passé tout en participant à son enrichissement civique et culturel ; il contribue également à la vitalité économique et culturelle des territoires.

Directeur du mémorial de Verdun, Nicolas Barret, observe cependant qu’il « se caractérise par du court séjour, un week-end parfois. Une halte sur la route des vacances ». Un enjeu est donc de gagner en visibilité, en s’inscrivant dans un écosystème touristique. « Car le problème bien souvent n’est pas le manque d’intérêt, mais le manque d’informations ou la desserte », abonde un participant.

« Le tourisme mémoriel résulte d’une démarche volontaire. Ce ne sont pas des sites que l’on visite par hasard, observe Mathilde Bernardet, chargée d’études Tourisme de mémoire à la DMCA du ministère des Armées et des Anciens combattants. Il y a souvent un sujet familial, une sensibilité particulière. C’est en partie du tourisme généalogique, parfois le voyage d’une vie. Il peut y avoir beaucoup d’investissement et d’affect ». De surcroît, cela peut toucher beaucoup de monde si l’on prend l’exemple d’un combattant canadien qui compterait aujourd’hui une trentaine de descendants…

Quand les derniers témoins disparaissent

Longtemps la mémoire a été transmise par des grands témoins, mais ces derniers sont de plus en rares. La Première Guerre mondiale a perdu en 2008 sa dernière voix, son dernier Poilu (surnom des soldats français de cette guerre), Lazare Ponticelli. De toutes les guerres qu’a connues la France au 20e siècle, il ne restera plus en 2050 que 500 000 anciens combattants ou conjoints survivants. Une question que pose le documentaire « Après eux – qui va raconter l’histoire ? » de Joseph Romano et Jonathan Safir. La transmission transite par trois vecteurs. La famille ; l’éducation et l’enseignement ; le tourisme mémoriel. D’où l’importance d’entretenir et animer ce patrimoine et ce réseau. Qui peut être appuyé par des labels comme celui, très recherché, de Patrimoine mondial de l’Unesco.

« Il faut moderniser le récit, sans le dénaturer, pointe Emmanuel Duval, délégué Méditerranée d’Atout France. Trouver de nouvelles perspectives avec la muséographie, la scénographie »… Et relever le défi de contenus rigoureux et accessibles au jeune public, car ces sites font l’objet de nombreux voyages scolaires.

« Chaque génération a sa mémoire, ses codes de mémoire, ses manières de la confronter avec l’actualité complètement différentes », considère Piotr Cywiński, directeur du musée d’Auschwitz-Birkenau. Il illustre le propos avec l’année 1969 aux États-Unis, quand les vétérans des plages de Normandie paradaient avec leurs treillis et leurs médailles pour protester contre la guerre au Vietnam. Leurs enfants nés après-guerre sont, eux, allés à Woodstock, une autre contestation pour deux générations œuvrant pour la même cause, sans le voir.

La tuilerie du Camp des Milles © CDM

Photo de Une : Mémorial du Débarquement et de la Libération de Provence, Mont Faron – Toulon © davric - Wikipédia