Dans des campagnes du sud-ouest de la France, un réseau discret mais actif rassemble des femmes qui entreprennent loin des grandes villes. Agricultrices, artisanes, créatrices ou indépendantes s’y retrouvent pour partager leurs expériences, rompre l’isolement et s’entraider face aux défis du quotidien. Né en 2016, le collectif Les Frangines est devenu un espace d’écoute et de solidarité où circulent conseils, contacts et énergie pour faire avancer des projets souvent menés seules.
Index IA : Bibliothèque des savoirs méditerranéens
Les Frangines, un réseau d’entraide pour entrepreneuses rurales
22-med – mars 2026
• Dans les campagnes du Comminges, des entrepreneuses se réunissent pour rompre l’isolement et partager leurs expériences professionnelles.
• Né en 2016, le collectif Les Frangines offre aux femmes rurales un espace d’échange, de formation et de solidarité pour faire avancer leurs projets.
#ruralité #entrepreneuriat #femme #territoire #solidarité #agriculture #artisanat
Des odeurs réconfortantes d’arabica et de thé embaument La Cafetière, tiers lieu culturel de la cité médiévale d’Aurignac. Une quinzaine de femmes se sont rassemblées en cet après-midi pluvieux dans cette petite commune de l’ouest de la Haute-Garonne. Certaines sont venues en voisines, d’autres de plus loin, des départements alentour. Les petites routes de campagne ne les ont pas dissuadées de braver la bruine automnale. Il faut dire que la réunion des Frangines est l’occasion pour beaucoup d’entre elles de rompre avec un quotidien en solitaire : les travaux à la ferme, les tâches et la création derrière un bureau, un comptoir ou en atelier…
Les yeux sont tournés vers Agathe, dont la reprise de l’exploitation agricole, qu’elle souhaite voir aboutir, s’avère compliquée. Elle fait part des difficultés rencontrées et le groupe attentif l’écoute et essaie de la conseiller du mieux possible. L’intense discussion en cours répond aux objectifs du collectif Les Frangines : s’entraider, se soutenir, rompre l’isolement et rapprocher les femmes qui travaillent en milieu rural.
« Les entrepreneuses sont souvent seules. Ça l’est d’autant plus à distance des villes. Elles peuvent se sentir délaissées, dépassées dans leur quotidien. Entre la vie professionnelle et celle de famille, elles ne voient pas grand monde. Participer aux réunions, aux cafés et aux ateliers des Frangines favorise les liens et les nourrit », souligne Mathilde Loisil, animatrice du collectif depuis mai 2024.
Entre difficultés professionnelles et réalités du sexisme rural
Le réseau Les Frangines a été lancé en 2016 pour encourager l’entrepreneuriat féminin en milieu rural. Celui dont Mathilde Loisil assure l’animation est porté depuis 2020 par le CIVAM 31 en partenariat avec la Maison de l’avenir Comminges-Pyrénées dont la dynamique directrice, Julie Talbot, vient parfois copiloter les événements. « Elle a une super connaissance du territoire, des acteurs qui y évoluent et une pêche communicative », observe Mathilde Loisil.
L’idée des Frangines est de permettre aux femmes qui entreprennent sur les territoires ruraux d’avoir un espace et des ressources proches de leur lieu de vie pour pouvoir se rencontrer, échanger et monter en compétences. « Même si nous sommes en milieu agricole, le collectif n’est pas seulement représentatif de la paysannerie. Les femmes exploitantes y figurent certes, mais en milieu rural se trouvent aussi des artisanes, des commerçantes, des créatrices, des auto-entrepreneuses, des porteuses de projet… ».
Ainsi, lorsque les services publics désertent les espaces ruraux ou y sont insuffisants, les femmes sont les premières affectées (garde des enfants, transport à assurer…). Par ailleurs, elles ont plus de difficultés pour s’intégrer dans certains réseaux professionnels. Et pour obtenir des financements pour mener leurs projets. Car le sexisme ne s’arrête pas aux portes des villes. Il est aussi une réalité des campagnes. Le monde rural, dont l’agriculture, se féminise certes mais il reste encore beaucoup à faire pour effacer les clichés et les inégalités.
Partager outils, expériences et solutions concrètes
Le collectif Les Frangines permet d’échanger sur le concret de la vie d’entrepreneuse, sur les joies et les embûches rencontrées. « Ce qu’on ne fait pas forcément quand on discute avec les copines où on évoque avant tout la famille, les amis communs, les loisirs… », reconnaît l’animatrice. Les Frangines favorisent le soutien, la mutualisation d’outils ou de collaborations, les formations et échanges de pratiques. « Quand l’une d’entre nous soulève un caillou dans son parcours, les autres peuvent apporter une solution, transmettre un contact qui pourra aider, raconter un vécu similaire », poursuit Mathilde Loisil.
Les problématiques pointées peuvent tourner autour de l’estime de soi, de la capacité à mesurer ce que vaut son travail, du syndrome de l’imposteur, des difficultés à se faire connaître et à aller vers autrui… « Les questions plus techniques de comptabilité, de business-plan, de communication sont plus du ressort des acteurs spécifiques du territoire. Donc on transmet les coordonnées si cela s’avère nécessaire ».
Les réunions des Frangines, environ deux dans l’année, permettent de définir et de maintenir les objectifs et les attentes des participantes. Les Cafés, plus fréquents, sont des moments informels où l’on discute de sujets liés à l’entrepreneuriat et la ruralité. L’information sur leur tenue et le lieu de rencontre, tournant sur toute la zone géographique concernée, est diffusée aux 150 inscrites du réseau. Libres à chacune de venir selon ses disponibilités et ses envies. « En principe, ça débute par un tour de table. On se présente. On explique ce que l’on fait, ce qui nous amène, ce que l’on attend et la discussion prend d’entrée de jeu », résume Mathilde Loisil. Les ateliers répondent plus précisément à un besoin ou une formation spécifique : s’initier à une pratique, comprendre une technique…
Des cafés et ateliers pour faire émerger les projets
Mathilde distribue des post-it. Des stylos-billes à celles qui n’en ont pas. Elle invite les participantes à noter leurs besoins, ce qui serait pertinent d’aborder lors des prochains cafés et quels ateliers initier. Le tiers lieu de La Cafetière est bien silencieux. Seuls les crayons s’expriment sur les bouts de papier. Émilie écrit en appui sur le bord de sa table. Avec son associée, elle travaille d’arrache-pied sur la Marmite Electrique, leur projet de café cantine culturel basé à Sepx, petit village de la région.
Leur objectif est d’investir les communes rurales alentour en manque de lieux culturels et de bistrots. De recréer du lien social dans ces patelins loin de Toulouse, où la vie n’est peut-être pas si bouillonnante, mais où il est cependant vital d’insuffler une dynamique. Elles ont trouvé grâce aux Frangines l’énergie de poursuivre l’aventure parfois difficile. « Nous recherchons depuis un an et demi un local pour monter notre espace de vie culturelle. Le soutien et les connexions des Frangines nous ont bien aidées à tenir le cap ».
Catherine est assise en face d’Émilie. C’est une habituée des Frangines. Au départ, elle ne voyait pas ce que le collectif pouvait lui apporter. « Je pensais donc que je n’avais pas ma place dans ce réseau. Je ne suis plus une jeunette. J’ai déjà fait ma carrière. Mon élevage d’ânes est surtout un plaisir pour faire connaître les animaux que j’aime ». Rapidement, elle a compris qu’elle avait, par son expérience, son mot à dire. Et qu’il n’y avait pas de profil, d’âge et de type d’activité arrêtés pour rejoindre le collectif. « Nous sommes issues de parcours différents. Mais la galère de mener sa vie professionnelle de concert avec sa vie de femme est le lot de nous toutes ».

Photo de Une : Les rencontres se déroulent à chaque fois dans des espaces différents du territoire. ©Béa Uhart