Né d’un calcul scientifique élémentaire et porté par une ambition politique rare, Desertec entendait faire du soleil du Sahara l’un des socles de la transition énergétique mondiale. Vingt ans plus tard, entre hésitations européennes, tensions diplomatiques et retour en force des projets solaires en Algérie, le projet révèle surtout l’écart persistant entre la faisabilité technique et la volonté politique de la concrétiser.
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Desertec, ou ce que le désert savait déjà
22-med – juin 2026
• Desertec n’a pas échoué sur le plan technique, mais sur la difficulté politique à arbitrer la transition énergétique.
• En Algérie, le retour en force du solaire donne une nouvelle actualité à une idée longtemps ajournée.
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Par la rédaction de Twala
Le projet Desertec en Algérie a longtemps incarné l’ambition de produire de l’électricité solaire à grande échelle dans le Sahara. À la fin des années 2000, la transition énergétique est encore largement théorique. Les objectifs climatiques s’accumulent, mais les décisions coûteuses sont différées. C’est dans cet espace, entre consensus de principe et arbitrages évités, que s’inscrivent les nouveaux projets solaires en Algérie.
Dans un câble diplomatique expédié depuis Munich le 16 février 2010, un fonctionnaire américain consigne une remarque qui, à l’époque, n’a rien d’un scoop. Le scepticisme européen quant à la faisabilité technologique de Desertec, écrit-il en substance, relève moins de l’ingénierie que de la politique. Le doute affiché sur la capacité à transporter de l’électricité du Sahara vers l’Europe n’est qu’un alibi commode, un moyen de gagner du temps face à une idée dont les implications économiques et géopolitiques rendaient la décision politiquement coûteuse.
Le projet en question — Desertec — ambitionne alors de mobiliser près de 400 milliards d’euros d’ici à 2050 pour transformer les déserts d’Afrique du Nord en centrales électriques à ciel ouvert. L’électricité produite, essentiellement solaire, doit alimenter à la fois les pays producteurs et une partie significative de l’Europe. Dans cette cartographie idéale, l’Algérie occupe une place centrale par l’étendue de son Sahara, la solidité de son réseau électrique et la présence du groupe privé Cevital parmi les membres fondateurs du consortium industriel.
L’idée n’est pourtant pas nouvelle. Au début des années 2000, le physicien allemand Gerhard Knies fit circuler un chiffre qui a structuré le débat énergétique de l’époque : moins de 1 % du Sahara pourrait, en théorie, alimenter le monde en électricité. Ce chiffre, souvent repris comme argument central du concept, devient la matrice intellectuelle de Desertec. Mais il ne surgit pas du néant. Des documents algériens rappellent que dès 1993, lors d’une conférence à Tunis sur les réseaux électriques interconnectés, puis en 1995 à Alger, des responsables énergétiques méditerranéens évoquaient déjà la production massive d’électricité solaire saharienne et son exportation vers l’Europe.
L’Algérie, au centre du cercle
Cette continuité historique rarement mise en avant réapparaît dans une newsletter publiée en octobre 2010 par le groupe Sonelgaz. Le texte, rédigé sur un ton calme et assuré, affirme que les déserts africains pourraient, à l’horizon 2050, fournir plus de la moitié des besoins en électricité de l’Afrique du Nord, de l’Europe et du Moyen-Orient. Desertec y est présenté non comme une utopie étrangère, mais comme l’aboutissement logique d’une trajectoire régionale ancienne. Le projet se chiffre à cent gigawatts de capacités solaires et près de 500 milliards de dollars d’investissements, dont 56 milliards pour la construction d’une vingtaine de lignes à courant continu haute tension reliant l’Afrique du Nord à l’Europe.
Lorsque la Desertec Foundation est créée en 2009, sous l’impulsion du réseau TREC et du Club de Rome, l’idée semble trouver son moment. Les études menées avec le Centre aérospatial allemand confirment la faisabilité technique. En 2010, la Desertec Industrial Initiative (DII) est constituée à Munich sous forme de société à responsabilité limitée. Elle rassemble banques, énergéticiens et groupes industriels — Siemens, ABB, Deutsche Bank, RWE, mais aussi Cevital. L’objectif est clair : transformer une vision scientifique en projet industriel.
C’est à ce moment précis que le câble américain capte quelque chose d’essentiel. Les Américains observent, sans encore s’engager. Les Chinois, eux, ont déjà envoyé des hommes d’affaires. « Des firmes chinoises ont contacté la DII, mais nous n’avons pas vu les firmes américaines se manifester », confie Ernest Rauch, porte-parole de Munich Re, assureur et chef de file du projet. Rauch se montre lucide sur les obstacles : les règles économiques européennes rendent l’accès difficile aux acteurs extérieurs ; seule une taxe carbone suffisamment élevée pourrait rendre Desertec pleinement compétitif. « Une taxe carbone assez chère rendrait le coût d’une alternative comme Desertec plus raisonnable », explique-t-il, non sans amertume après l’échec d’un sommet climatique de plus.
Là où l’idée a trouvé preneur
Sur le plan technique, le consensus est presque total. Les technologies existent. Les câbles à haute tension à courant continu permettent de traverser la Méditerranée avec des pertes acceptables. Le solaire thermique, combiné au stockage, offre une énergie pilotable, précisément ce qui manque à l’Europe. Même la question de l’eau — cinq litres par kilowattheure pour le refroidissement et le nettoyage des miroirs — est traitée comme un problème solvable, grâce à des stations de dessalement censées bénéficier aux populations locales.
Ce qui bloque n’est ni le soleil, ni les câbles, ni même l’argent. Ce sont les équilibres politiques. Autoriser des importations massives d’électricité saharienne signifie exposer les centrales européennes au charbon, au gaz et au nucléaire à une concurrence directe, y compris en hiver, période de forte rentabilité. La transition énergétique, lorsqu’elle devient concrète, cesse d’être consensuelle.
Lorsque les investisseurs privés se retirent progressivement de la DII autour de 2013-2014, profitant du retour en grâce du gaz fossile, Desertec est rapidement classé parmi les grands projets avortés. Pourtant, l’idée ne disparaît pas. Elle migre. En Chine, le désert de Gobi est relié à la côte est par plus de trois mille kilomètres de lignes à très haute tension. À Dubaï, le solaire thermique atteint des coûts inférieurs à huit centimes par kilowattheure. Ailleurs, en Australie ou dans la péninsule Arabique, des projets inspirés de Desertec avancent sans porter son nom.
Pendant ce temps, en Algérie, une inflexion mesurable apparaît à partir de 2023. Longtemps cantonnée à une capacité renouvelable marginale — environ 511 MW fin 2020 —, la trajectoire change brutalement trois ans plus tard. Les données des douanes chinoises retraitées par le think tank Ember montrent une inflexion spectaculaire : les importations algériennes de panneaux photovoltaïques passent de volumes insignifiants à plus de 2,1 GW en 2025, pour près de 197 millions de dollars. Ce n’est pas un effet d’annonce, mais la conséquence directe du lancement de la première tranche du programme national de 15 000 MW d’énergies renouvelables à l’horizon 2035.
Le soleil finit toujours par trouver son chemin
Placée sous la responsabilité de Sonelgaz, cette phase repose sur vingt centrales solaires totalisant 3 000 MW, réparties sur le Sud, les Hauts Plateaux et l’Est du pays. Les projets Solar 1000 MW et Solar 2000 MW, attribués à des groupements algériens, chinois, turcs et italiens, marquent le passage du discours à l’exécution industrielle. L’Algérie avance vers le solaire à marche forcée, tout en acceptant la contradiction d’une dépendance accrue aux chaînes d’approvisionnement asiatiques, principalement chinoises. Les cahiers des charges imposent un taux minimal d’intégration locale, mais la question du transfert réel de compétences reste ouverte.
Avec le recul, Desertec relève moins de l’échec que d’un lancement intervenu avant que les coûts politiques des ambitions climatiques ne deviennent acceptables. Ce que l’Algérie fait aujourd’hui à l’échelle nationale — préserver son gaz pour l’exportation, réduire sa consommation domestique, bâtir progressivement une capacité solaire — correspond, à bien des égards, à l’esprit initial du projet, débarrassé de sa dimension messianique.
Les conditions naturelles sont restées constantes. Ce sont les choix politiques, les calculs économiques et les peurs industrielles qui ont varié, transformant une évidence physique en promesse ajournée. Desertec n’était peut-être pas une utopie. Il était simplement en avance sur un monde qui préférait encore croire que la transition pouvait se faire sans renoncements visibles.
Desertec n’a jamais buté sur le soleil, ni sur les câbles, ni même sur l’argent. Il a buté sur l’incapacité des États à arbitrer entre intérêts établis et besoins futurs. La physique était prête. La politique, non.


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