En Tunisie, l’avancée du désert et la raréfaction de l’eau mettent sous pression les terres agricoles, les oasis et les populations rurales. Malgré plusieurs plans de lutte contre la désertification, les réponses sont jugées insuffisantes face à une crise devenue structurelle. Réunis fin mars à Djerba lors de la 6ème édition du sommet Désertif’actions, experts et militants ont alerté sur l’urgence d’agir avant la prochaine Conférence des parties de lutte contre la désertification (CNULD) prévue en août à Oulan-Bator, en Mongolie.
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Dans le sud saharien, l’eau manque et le désert continue de gagner du terrain
22-med – mai 2026
• En Tunisie, désertification et raréfaction de l’eau fragilisent les terres agricoles, les oasis et les populations rurales.
• Réunis à Djerba lors du Sommet Désertif’actions, experts et militants alertent sur une crise hydrique devenue un enjeu régional.
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“Djerba n’est pas seulement une destination touristique reconnue mais aussi une porte vers les zones du Sahara tunisien à proximité des régions de Médenine, Tataouine, là où il y a les grands équilibres sahariens. Donc elle incarne à la fois la beauté fragile mais aussi la réalité très concrète des problèmes liés à l’eau et la fertilité des sols”, a présenté Awatef Messai Larbi, directrice de la qualité de vie au ministère de l’Environnement lors du sommet Désertif’actions qui s’est tenu à Djerba du 25 au 28 mars. Ce n’est pas par hasard que le CARI, Centre d’Action et de Réalisation Internationales a choisi cette île pour sa sixième édition, en collaboration avec l’UNCCD (Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification) et l’OSS (Observatoire du Sahara et du Sahel).
Un territoire déjà fragilisé
Comme l’a indiqué Awatef Messai Larbi, la Tunisie est l’un des pays les plus exposés à la désertification actuellement, avec près de 80 % des sols menacés par l’aridité et les risques d’ensablement. Rien que dans le sud, le pays perd 10 à 20 hectares de terres agricoles par an. “La désertification n’est plus une question sectorielle aujourd’hui, mais un réel enjeu stratégique dans les politiques publiques. Elle touche déjà aujourd’hui les trois quarts du territoire” poursuit la spécialiste. Face à ce diagnostic, le pays a pris plusieurs mesures, notamment l’actualisation du plan national de lutte contre la désertification 2018-2030 aligné avec la convention des Nations Unies. Son objectif : atteindre un équilibre entre terres dégradées et terres restaurées sur environ 2 millions d’hectares.
La mise en place d’une ceinture verte a également été lancée début janvier 2026. Ce vaste programme de reboisement, entre le centre et le sud du pays, vise à restaurer les écosystèmes agricoles et les sols tout en constituant une barrière naturelle contre l’avancée du désert. Le projet couvre environ 260 000 hectares de terres fragilisées à Sfax, Gafsa, Kasserine et Kairouan, avec un calendrier de restauration sur dix ans entre 2026 et 2036.
“Le problème reste qu’on est loin de répondre à l'urgence de la situation”, commente l’architecte et experte en problématiques autour du réchauffement climatique Layla Riahi. Pour elle, l’Etat n’a pas encore développé “un réel plan d’action, solide et durable”, en raison notamment de la complexité de la topographie saharienne. “Certaines terres désertiques sont militarisées, beaucoup de terres collectives connaissent des situations foncières compliquées et, de manière générale, les populations sont assez isolées de l’Etat. On voit concrètement le désert qui avance et les pâturages qui reculent, à une vitesse assez alarmante” commente l’experte.
Les limites des solutions locales
A Djerba, les militants présents au sommet parlent aussi de la nécessité d’actions plus concrètes, notamment par rapport à la faible pluviométrie et la raréfaction de la ressource en eau, autre phénomène concomitant de la désertification.
Comme l’a évoqué la chargée de qualité au ministère de l’environnement, de nombreuses techniques ancestrales existent déjà en Tunisie pour récupérer l’eau. Par exemple celle des Jessours dans les oasis, ces digues en terre cuite qui permettent de retenir l’eau de pluie dans les cultures en terrasse. Ou encore la technique dite ”Ibn Chabbat” développée au XIIIème siècle à Tozeur, au sud tunisien, qui répartit l’eau dans les oasis de façon équitable entre les parcelles de palmiers via des Gadous (jarre percée qui permettait de distribuer l’eau, le temps d’écoulement agit comme un sablier et permet à chaque agriculteur de recevoir la quantité nécessaire pour sa parcelle). “C’est une technique de tour d’eau, de répartition, entre les agriculteurs” explique Awatef Messai Larbi.
Mais ces exemples de pratiques ancestrales restent des cas isolés face à la crise hydrique. Dans le sud, l’irrigation des palmiers dattiers n’est assurée qu’à 70% et le tarissement des nappes phréatiques, touchées par le forage illégal et la surexploitation, constitue une menace croissante pour les ressources hydriques. “ Beaucoup d’agriculteurs du sud pratiquent encore ces techniques ancestrales mais le problème reste la pénurie et l’irrigation de cultures très gourmandes, comme les agrumes. Donc, là encore, il faut une politique nationale qui se remet en question” temporise Layla Riahi.
L’eau, une tension sociale croissante
Malgré plusieurs années d’adaptation à la sécheresse et les pluies du début de l’année 2026 qui ont fourni un répit momentané aux agriculteurs, la problématique de l’eau reste majeure. Selon le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), 1,465 million de ruraux et environ 700 000 citadins n’ont pas accès à l’eau potable. En 2025, les demandes liées à l’eau ont représenté près de 41 % des revendications sociales selon l’ONG. Dans un rapport publié le 5 mai 2026, la Banque Africaine de Développement alerte sur l’aspect structurel et non plus conjoncturel de la sécheresse en Tunisie, avec des conséquences qui pourraient toucher aussi bien le secteur agricole (12 % du PIB) que touristique (5 % du PIB).
La nappe saharienne sous pression régionale
Le phénomène dépasse les frontières tunisiennes puisque, fin avril, les dirigeants libyens, algériens et tunisiens se sont accordés sur une “exploitation équitable” des réserves d’eau souterraines au Sahara septentrional. La nappe phréatique de cette zone qui traverse les trois pays représente une des plus grandes réserves d’eau souterraine au monde, avec près de 40 000 milliards de mètres cubes. Mais sa répartition n’est pas égale. La plus grande partie se trouve sur le territoire algérien (62 %) contre 8 % pour la Tunisie et 30 % en Libye.
La Déclaration de Tripoli, accord du 29 avril, entend gérer cette ressource en eau douce entre les trois pays de manière concertée et durable, car elle n’est pas renouvelable.

Photo de Une : palmeraie dans le gouvernorat de MédenineLe gouvernorat de Médenine dans le sud-est de la Tunisie © Mohamed Fsili - Pexels