À Ljubljana, l’exposition Koža zemlji (« La peau à la terre ») a récemment proposé un regard inhabituel sur le vieillissement. À travers des photographies, des paysages sonores et les témoignages de personnes âgées de 60 à 100 ans, la photographe Anja Papuga et la journaliste Katja Stojnić explorent le rapport au corps, au temps qui passe et à la vieillesse. Une manière de confronter les représentations souvent négatives de l’âge à la parole de celles et ceux qui le vivent au quotidien.
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Comme l’arbre que nous admirons, l’être humain aussi vieillit
22-med – mai 2026
• En Slovénie, l’exposition Koža zemlji rapproche les corps vieillissants des paysages façonnés par le temps.
• À travers la photographie, le son et les témoignages de personnes âgées, les autrices interrogent notre rapport à l’âge, à la nature et aux traces du temps.
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À l'origine du projet se trouve une image simple. Comme les arbres, les roches ou les paysages façonnés par le temps, les corps humains portent eux aussi les marques des années. Pourtant, alors que ces traces sont souvent admirées dans la nature, elles restent plus difficiles à accepter lorsqu'elles apparaissent chez les êtres humains.
Koža zemlji est une exposition audiovisuelle de la photographe Anja Papuga et de la journaliste Katja Stojnić qui s’intéresse justement aux histoires personnelles des personnes âgées, à leur expérience du vieillissement ainsi qu’à leur rapport au corps, à l’intimité et à la mortalité.
La peau comme prolongement du paysage
« À travers la photographie, j’ai cherché des parallèles visuels entre la nature et la peau, entre la terre et la peau. Je voulais abolir la frontière entre nous et la terre et rappeler les similitudes que nous partageons, parce que nous lui appartenons et faisons partie d’elle », explique la photographe Anja.
Tout comme l’arbre que nous admirons vieillit, l’être humain vieillit lui aussi. Pourtant, alors que nous reconnaissons facilement la beauté et la grandeur du temps dans l’écorce fissurée d’un vieil arbre ou dans des roches millénaires, nous avons davantage de difficultés à accepter le vieillissement humain. « Regardez comme nous glorifions les vieux arbres, comme nous admirons avec fascination les volcans et les anciennes formations rocheuses. Mais dès que nous appliquons ce regard à l’être humain, la vieillesse devient soudain quelque chose de laid. Nous ne voulons pas voir les traces de l’âge sur le corps humain. Nous nous imaginons éternellement semblables à un bouton de rose en fleur », observe Anja.
Aucune vieillesse ne se ressemble
L’idéal de jeunesse éternelle et de perfection irréaliste, particulièrement marqué lorsqu’il s’agit du corps féminin, reflète également l’époque dans laquelle nous vivons. Une société qui célèbre la jeunesse perpétuelle, la vitesse et la productivité accepte de plus en plus difficilement les corps qui changent, ralentissent ou perdent leur vigueur d’autrefois. Cette frustration a constitué l’une des principales motivations du projet d’Anja et Katja.

Au cours de l’année écoulée, les deux autrices ont rencontré des personnes âgées de 60 à 100 ans, chez elles, en extérieur ou en maison de retraite. Munies d’un microphone et d’un appareil photo, elles sont entrées dans l’intimité de leur expérience du vieillissement. « Ce qui m’a frappée, c’est la manière dont chaque personne vit la vieillesse à sa façon. Le regard social est déconnecté de la réalité. La vieillesse possède tellement de couleurs différentes », raconte Anja. Beaucoup dépend du contexte dans lequel une personne vieillit, mais aussi de la manière dont elle accepte les changements propres à cette période de la vie. « On ne pense même plus à soi lorsque la vie suit son cours normalement. Si une personne n’a ni problème ni douleur à ces âges-là, c’est sa plus grande richesse », explique l’un des participants dans un enregistrement sonore. Une autre ajoute : « Que puis-je faire ? Rien. Je dois l’accepter, de gré ou de force. Autant l’accepter de bon gré. »
Pour beaucoup, la conscience que la mort est plus proche qu’autrefois apporte une forme particulière de paix et de présence. C’est l’un des aspects qui a le plus marqué Anja. « Maintenant, c’est le moment de la promenade dans la nature. Maintenant, nous déjeunons. Maintenant, nous sommes ici », se souvient-elle de ses conversations. À une époque de dispersion numérique permanente, cette lenteur et cette présence lui ont permis de renouer avec la vie.
La culture populaire et les réseaux sociaux mettent de plus en plus l’accent sur l’apparence du corps et sur l’image du vieillissement. « Tout tourne autour de l’apparence : les cheveux gris, les rides qu’il faudrait corriger », explique Anja. « Nous intervenons sur quelque chose qui n’est finalement qu’une surface. » Selon elle, les générations précédentes étaient moins soumises à ces pressions. « Je ne ferais jamais cela. Si j’ai 92 ans, j’ai 92 ans. Je n’y peux rien », affirme l’une des participantes.
Photographier ce que l'on préfère souvent cacher
Pourtant, se placer devant un appareil photo puis découvrir ensuite l’image vieillissante de son propre corps n’a rien d’évident. Si les mots et le silence permettent parfois de prendre de la distance, la photographie renvoie une réalité brute. « Lorsque certains participants se sont vus, ils n’ont pas aimé leur corps. Eux aussi ressentent le poids du regard social porté sur eux », raconte Anja. « L’une des participantes m’a ensuite dit : lorsque je me suis regardée à travers tes yeux, j’ai vu cette beauté. » C’est précisément ce que permet la photographie : offrir un autre regard. « Elle permet de parler autrement de la réalité. Elle montre que ce dont quelqu’un a peur n’est pas forcément aussi effrayant, à condition de trouver la bonne manière de l’aborder. Grâce à la photographie, on peut inviter quelqu’un à entrer dans un espace qu’il n’osait auparavant pas franchir. »
Des voix pour accompagner les images
Le son occupe également une place importante dans l’exposition : fragments d’entretiens, respiration, silence, sons de la nature. Ces éléments n’invitent pas seulement à observer le vieillissement, mais aussi à l’écouter. Les voix des personnes âgées ne servent pas simplement d’accompagnement aux images ; elles créent un espace de présence, d’intimité et de mémoire.
Avec ce projet, Anja et Katja ont ouvert un espace pour penser autrement le vieillissement, tout en soulignant qu’elles ne prétendent pas apporter de réponses définitives. « Notre projet n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Il manque encore de nombreuses dimensions de la réalité du vieillissement. Il est impossible de tout saisir. Le vieillissement comporte tellement de nuances. À quoi ressemblera-t-il dans trente ans ? », s’interroge Anja. Leur projet est aussi un appel à les voir et à les écouter davantage. « J’aimerais que nous remarquions plus souvent les personnes âgées tant qu’elles sont encore parmi nous. Elles portent en elles un temps qui n’existera plus, dit Anja. Il y a là tant de choses dont nous n’avons même pas idée, et bientôt nous les aurons oubliées. »

Anja Papuga (1999) travaille dans les domaines de la photographie d’auteur, du portrait et de la photographie théâtrale. Dans sa pratique, elle privilégie des approches subtiles, symboliques et personnelles, en plaçant au centre de son travail le lien entre l’être humain et la nature. Elle s’intéresse au regard porté sur le corps — en particulier le corps féminin — et au contrôle social qui s’exerce sur lui, des questions qu’elle aborde avec sensibilité et réflexion. Elle utilise la photographie comme un outil de narration associant engagement social et activisme environnemental. Ses œuvres ont été présentées dans des expositions collectives et individuelles, en Slovénie comme à l’étranger.

Katja Stojnić (1996) est journaliste radio et télévision, présentatrice, comédienne voix off et créatrice du podcast Rožnata dolina pour les médias publics RTV Slovenija (Val 202). Titulaire d’un master de l’Académie de théâtre, radio, cinéma et télévision de Ljubljana, elle a consacré ses recherches à la radio communautaire de jazz WWOZ 90.7 FM à La Nouvelle-Orléans. Ses principaux centres d’intérêt portent sur les communautés marginalisées ainsi que sur les personnes dont les parcours, les identités et les expériences restent souvent peu représentés ou réduits au silence. Elle collabore également avec des artistes sonores à travers l’Europe et son travail a été présenté lors de festivals en Angleterre et à Berlin.
Photo de Une : © Anja Papuga