Italie

À Venise, le tourisme et la crise climatique pèsent sur les élections

Venise est l’une des villes les plus visitées d’Europe et nombreux sont les Vénitiens qui tirent du tourisme leurs revenus, voire leur richesse. Ancienne puissance marchande ayant contribué à inventer certaines logiques du capitalisme moderne, la ville vit aujourd’hui d’une économie largement dépendante du tourisme mondial, tout en subissant ses conséquences. L’excès de visiteurs et la crise climatique mettent désormais à rude épreuve l’habitabilité et l’avenir même de la « Sérénissime ». Les élections municipales* qui se tiennent actuellement sont vues par beaucoup comme un moment décisif.

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À Venise, le tourisme et la crise climatique pèsent sur les élections
22-med – mai 2026
• À Venise, le surtourisme et la crise climatique dominent une campagne municipale marquée par la crise du logement et le départ des habitants.
• Entre économie touristique, montée des eaux et protection de la lagune, les élections cristallisent les contradictions du modèle vénitien.
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Souvent, les touristes qui arrivent à la gare Santa Lucia de Venise s’arrêtent d’abord dans l’un des nombreux bars de la gare ou de ses environs immédiats. Comme Dave, tout juste arrivé des États-Unis, qui commande un spritz avec sa femme pendant que leurs enfants dévorent avec enthousiasme pizzas et frites. « Aujourd’hui et demain nous sommes à Venise, nous voulons tout voir : la place Saint-Marc, le pont du Rialto, les musées, les artisans du verre. Après-demain nous repartons pour Bologne, puis Rome, Naples et Sorrente », raconte-t-il. Le programme de l’après-midi est lui aussi déjà fixé : une fois les spritz, les frites et les pizzas terminés, Dave et sa famille rejoindront leur hôtel quatre étoiles en taxi aquatique, avant de dîner dans quelque « restaurant typique ».

L’Américain est le type de touriste « international », comme on dit à Venise, le plus apprécié par l’industrie touristique de la ville : très aisé, accompagné de sa femme et de ses enfants, allant au restaurant et dormant dans un hôtel de luxe. Mais il est aussi l’emblème du tourisme consumériste qui, selon les militants de gauche, les écologistes, certains universitaires, les comités de citoyens et les activistes, est en train de détruire la cité lacustre.

Giancarlo, un professionnel qui vit dans une ville située à une soixantaine de kilomètres de là, se rend régulièrement à Venise pour son travail. Selon lui, la ville « est prise dans un étau : d’un côté il y a le tourisme de masse, qui fait grimper les prix de manière absurde et rend la ville invivable, de l’autre il y a la menace de la crise climatique ». Giancarlo est catégorique : il ne vivrait à Venise sous aucun prétexte. À quelques jours du scrutin municipal, ces tensions autour du tourisme, du logement et de l’avenir de la lagune occupent une place centrale dans les discussions entre habitants.

De moins en moins d’habitants, de plus en plus de touristes

Le destin de Venise a en effet quelque chose de paradoxal. Au Moyen Âge, cette ville qui a inventé le capitalisme, qui était célèbre pour des marchands comme Marco Polo capables d’aller jusqu’en Chine, doit aujourd’hui faire face aux excès et aux contradictions du capitalisme contemporain. À commencer par le surtourisme, qui pousse de nombreuses personnes à partir. Sur les plus de 86 000 habitants perdus entre 1981 et 2022 (850 en 2025), 57 000 vivaient dans la « ville d’eau », comme de nombreux Vénitiens appellent la zone insulaire de leur ville. Cette partie, visitée par les touristes et reliée au continent grâce au pont de la Liberté, était au XVIe siècle l’une des plus grandes métropoles d’Europe.

Les touristes, eux, ne diminuent pas : l’année dernière, le Venise historique a enregistré 9,4 millions de nuitées. Selon Gabriella Giaretta, 86 ans, présidente du comité Rialto Novo, fondé par des citoyens pour protéger l’un des quartiers les plus centraux de la « ville d’eau », le problème de l’excès de touristes s’aggrave : « Je me suis fait opérer d’un genou et j’essaie d’éviter le pont du Rialto parce qu’il est toujours tellement encombré de touristes qu’ils risqueraient de me faire tomber. Je me déplace en vaporetto (une sorte de bus aquatique) mais souvent on ne peut même pas y entrer. Ils sont pleins de touristes qui arrivent avec leurs énormes valises et ne savent pas comment on doit se comporter dans un vaporetto ».

Madame Giaretta, née à Venise et ayant toujours vécu précisément dans le quartier du Rialto, est inquiète. « Il faut réfléchir à l’avenir des flux touristiques, parce qu’une vraie ville ne peut pas continuer à perdre des habitants tout en ayant toujours plus de touristes, et son économie ne peut pas dépendre à ce point du tourisme ». En cette journée de fin de printemps, malgré des températures relativement basses, les visiteurs sont partout : dans les bars, sur les ponts, dans les supermarchés, les restaurants, les vaporetti pour rejoindre le Lido ou Burano, dans les librairies et les églises. Dans les ruelles menant à la place Saint-Marc, on entend parler espagnol, anglais, français, hindi, danois ou arabe. Et nombreux sont ceux, à Venise, qui gagnent leur vie grâce à cette invasion quotidienne de riches « touristes internationaux » venus des États-Unis et du Moyen-Orient, à la recherche de plats gastronomiques et de shopping effréné, ou de backpackers (routards) de tous horizons qui se contentent généralement d’un sandwich et d’une bière achetés au supermarché.

« Le tourisme en soi n’est pas mauvais, il faut simplement le gérer. Mais il est nécessaire. Iici à Venise on ne vit pas sans touristes, on l’a vu pendant le Covid-19 », observe Massimo, propriétaire d’un kiosque à journaux dans le quartier de la Giudecca. Mais si les flux touristiques peuvent être gérés — la municipalité de droite au pouvoir depuis 2015 a d’ailleurs tenté de le faire avec un système d’accès régulés et un « droit d’entrée » — il existe une crise que Venise peut difficilement gérer seule : la crise climatique.

Selon Luca, qui se définit comme « fier » de voter à droite, « le climat change depuis des millénaires, je crois que le réchauffement climatique n’est qu’une supercherie. Et même s’il y avait une part de vérité, cela ne servirait à rien de s’en inquiéter. C’est quelque chose qui arrivera dans cent ou deux cents ans. Nous serons tous morts d’ici là ». En réalité, selon une récente étude scientifique coordonnée par Piero Lionello, professeur de physique de l’atmosphère et d’océanographie à l’Université du Salento, entre 15 % et 98 % du centre historique pourrait être inondé chaque jour d’ici 2100, à moins que des structures de défense adaptées ne soient construites.

La crise climatique inquiète aussi de nombreux habitants de Venise. C’est le cas d’Allison Zurfluh, artiste suisse qui partage depuis dix ans sa vie entre la « ville d’eau » et la Suisse, et qui a cofondé l’Association Barena afin de contribuer à protéger les barenes, de petits îlots bas recouverts de végétation qui constituent des écosystèmes extrêmement précieux pour la biodiversité et le stockage du carbone dans la lagune de Venise. Selon elle, « la perception publique est dominée par l’idée que Venise est en train de couler à cause de la montée des eaux, parce que l’idée d’une ville qui sombre nourrit un imaginaire dramatique et romantique. Mais peu de gens se rendent compte que Venise existe au sein d’un écosystème lagunaire délicat pour lequel la disparition des barenes, qui contribuent à stabiliser et protéger la lagune, affaiblit les défenses naturelles de Venise et représente un défi majeur pour la conservation de la ville ». Dans la campagne municipale actuelle, ces questions environnementales et urbaines sont devenues des thèmes centraux.

Des élections décisives ?

Giacomo Cervo and Sofia Martelozzo jeunes militants Avs et candidats au conseil municipal © Valentina Saini

Beaucoup ont le sentiment que la ville se trouve à un tournant, explique Madame Giaretta. Un tournant qui coïncide avec les élections municipales organisées dimanche et aujourd’hui. L’actuel maire, l’entrepreneur Luigi Brugnaro, est très apprécié des commerçants et des entrepreneurs locaux. Le propriétaire d’un bar à Mestre, localité vénitienne située sur le continent, assure : « Moi je voterai sans aucun doute pour Simone Venturini », l’héritier choisi par la coalition de droite pour reprendre le flambeau de Brugnaro.

Âgé de 38 ans, avec son allure de boy scout sympathique et propre sur lui, Venturini est l’actuel adjoint à la Cohésion sociale. Il promet de miser sur les jeunes, l’innovation et la cohésion sociale « pour attirer et retenir une citoyenneté active et dynamique ».

En face, l’opposition de centre gauche a choisi comme candidat Andrea Martella, 57 ans, secrétaire régional du Parti démocrate. Avec un profil presque démocrate-chrétien, laconique, lors de la visite de l’un des quartiers les plus problématiques de Mestre, il écoute attentivement les habitants venus le rencontrer et pose des questions brèves et précises. Martella est donné favori dans les sondages, et Alleanza Verdi Sinistra (Avs), alliance écologiste de gauche soutenant sa candidature à la mairie, promet également de réaliser un bon résultat.

Si au niveau national Avs adopte parfois des positions qui paraissent discutables aux yeux de nombreux progressistes — par exemple sur le réarmement et le soutien à l’Ukraine — au niveau vénitien l’alliance se distingue comme une force de proposition. Grâce aussi à de jeunes militants comme Giacomo Cervo, 25 ans, et Sofia Martelozzo, 21 ans, tous deux candidats au conseil municipal. Parmi leurs thèmes principaux figurent la crise climatique et le droit au logement : « Pour nous, les habitants, il est devenu presque impossible d’accéder à un logement à des prix abordables parce que presque tous les propriétaires consacrent désormais leurs biens au tourisme », explique Martelozzo.

« Parmi nos propositions figure un projet de gestion municipale des locations touristiques de courte durée, sur le modèle de dispositifs déjà expérimentés à Lisbonne et dans plusieurs villes du nord de l’Europe pour encadrer les locations touristiques de courte durée », explique Cervo. « De cette manière, l’administration municipale pourrait consacrer une partie des revenus au logement social ».

Martelozzo craint que la crise climatique ne finisse par détruire Venise. C’est pourquoi, assure-t-elle, « nous misons sur des politiques de transition écologique, notamment en réhabilitant d’anciennes zones industrielles aujourd’hui abandonnées, comme Porto Marghera, pour des investissements en faveur des énergies renouvelables ».

Pour Cervo, faire de la politique a été la réponse à un besoin « presque vital, pour moi et d’autres jeunes, d’apporter un changement et de créer des opportunités pour notre génération. Nous voulons pouvoir trouver un emploi de qualité et chercher un logement dans un marché immobilier faussé par les locations touristiques ». Beaucoup espèrent que ces élections apporteront un changement, en premier lieu dans la gestion du tourisme. « Mon humble opinion », déclare Zurfluh, « c’est que le tourisme de masse comme le tourisme de luxe extrême devrait être limités. En revanche, il faudrait encourager les politiques de soutien aux habitants et aux travailleurs. Venise doit rester une ville vivante, et ne pas devenir seulement une destination touristique ».

De son côté, Madame Giaretta espère que la prochaine municipalité sera plus ouverte à l’écoute et à la collaboration avec la société civile. « L’administration des onze dernières années a véritablement coupé les liens, tenter d’ouvrir un dialogue revenait à se heurter à un mur. Et les associations en ont souffert. »

*Les élections municipales italiennes de 2026 se déroulent les 24 et 25 mai 2026 pour le premier tour et les 7 et 8 juin 2026 pour le second tour

la Tour de l’Horloge sur la place Saint-Marc © Valentina Saini

Allison Zurfluh est une artiste contemporaine suisse dont le travail explore les paysages et le patrimoine culturel de la lagune de Venise. Elle est également cofondatrice et présidente de l’Associazione Barena, dont l’objectif est de contribuer à la préservation de la partie nord de la lagune, et plus particulièrement de ses écosystèmes naturels et de ses traditions, à travers des projets innovants et des collaborations avec des chercheurs et d’autres organisations de la société civile.

Photo de Une : le centre historique pourrait être inondé chaque jour d’ici 2100 © Valentina Saini