France

Aux Embiez, des solutions à partager en Méditerranée

Nourrir les poissons d’élevage en prélevant moins de poissons sauvages, conserver la grande nacre, restaurer les herbiers qui abritent les juvéniles… Sur l’île des Embiez, dans le sud de la France, l’Institut océanographique Paul Ricard expérimente des réponses à des problèmes communs aux rivages méditerranéens. Avec des partenaires de plusieurs pays du bassin, les chercheurs travaillent à petite échelle pour développer des solutions transposables ailleurs. Une démarche qui associe protection du vivant et production alimentaire alternative, sans confondre les promesses du laboratoire avec les résultats en mer.

Par Olivier Martocq - Journaliste

Sur la rive sud de l’île des Embiez, près des anciens salins, la visite du laboratoire commence par des protections sur les chaussures et une désinfection des mains. Dans le bâtiment inauguré en 2023, chaque salle a ses réglages de lumière, de température et d’alimentation en eau. Derrière ces précautions, une ambition qui dépasse l’apport de solutions pour protéger les écosystèmes marins du littoral varois.  Ici, des scientifiques mettent au point des méthodes duplicables à des territoires confrontés aux mêmes difficultés. « Notre objectif est d’inventer à petite échelle un modèle que l’on pourra appliquer à plus grande échelle, un petit peu partout », explique Robert Bunet, directeur de la recherche. L’Institut travaille déjà avec des partenaires en Italie, en Espagne, en Grèce et en Croatie, notamment dans des projets européens. Ses travaux concernent autant l’élevage marin que la restauration des milieux.

Nourrir les poissons sans épuiser la mer

Culture-des-micro-algues © Delphine Prevot

Dans les récipients de culture, les couleurs se renforcent à mesure que les microalgues se multiplient. Ces organismes nourrissent le zooplancton, de minuscules animaux qui serviront à leur tour de repas aux larves de poissons ou aux crevettes. « On va recréer une chaîne trophique », résume Robert Bunet. Autrement dit, produire les différents maillons d’une chaîne alimentaire, depuis les algues jusqu’aux animaux élevés dans les bassins. Pourquoi repartir de si petit ? Parce que l’alimentation constitue l’une des contradictions de l’aquaculture : pour produire des poissons, on en prélève d’autres dans la mer. « La farine de poisson qui rentre dans l’aliment est prélevée en milieu marin. C’est du poisson fourrage ». Réduire cette dépendance peut donc bénéficier aux élevages de plusieurs pays, tout en diminuant la pression sur les ressources sauvages. Certains poissons digèrent mal les substituts végétaux. L’équipe étudie notamment les possibilités offertes par le plancton, naturellement présent dans l’alimentation marine. « On essaie de remplacer en fait petit à petit ces protéines de poisson », explique Robert Bunet.

Sur la plateforme, une formule expérimentale contient 15 % de farine de microalgues, qui remplace les deux tiers de la farine de poisson de la recette de référence. Une autre en contient 30 %. La comparaison avec un aliment témoin doit permettre d’en évaluer les performances. Ces proportions décrivent des essais, pas encore une recette prête à être diffusée dans toutes les fermes méditerranéennes.

Des proies locales pour les premiers jours

L’autre difficulté se situe au tout début de la vie des poissons. Avant leur grossissement, les larves ont besoin de proies vivantes adaptées à leur taille. Dans une salle à 25 °C, Léo Davies, responsable scientifique de la plateforme, présente les organismes étudiés pour cette étape. « L’aquaculture utilise notamment des artémias, petits crustacés prélevés dans des lacs salés puis expédiés à travers le monde », explique-t-il. L’équipe recherche des organismes locaux susceptibles de remplir cette fonction. Le travail associe notamment des partenaires italiens. Il faut identifier les espèces, apprendre à les multiplier dans des conditions maîtrisées, puis évaluer leur intérêt pour nourrir les animaux. L’enjeu est de réduire la dépendance à des approvisionnements lointains et les émissions liées au transport. La méthode serait transférable, mais les organismes et les conditions d’élevage devraient être adaptés à chaque site.

Conserver une espèce et lui rendre un habitat

Les mêmes cultures de plancton servent aussi à nourrir des grandes nacres. Ce grand coquillage méditerranéen protégé a été décimé par un parasite. Des survivants subsistent notamment dans des lagunes et des étangs littoraux. Aux Embiez, les chercheurs les maintiennent en vie, vérifient leur état sanitaire et participent aux échanges entre centres de recherche. L’objectif est de maîtriser leur reproduction pour envisager, à terme, un retour en mer. Mais disposer d’animaux à réintroduire ne suffit pas. Robert Bunet le souligne à propos des hippocampes : « Ces espèces-là, nous, on sait les reproduire en laboratoire, mais il faut éviter de privilégier, par l’élevage, des lignées qui ne seraient pas adaptées au milieu. On préfère laisser la sélection naturelle faire », précise le chercheur. Le retour sur un site des hippocampes, qui sont des poissons même si leur silhouette évoque un petit cheval — ils appartiennent à la famille des syngnathidés, comme les poissons-aiguilles —, dépend dès lors de la restauration et de la qualité de leur habitat.

Cette logique conduit l’Institut à travailler sur les herbiers de cymodocées, des plantes marines cousines des posidonies. L’équipe tente de les réimplanter là où ils ont disparu, pour rétablir leur rôle d’abri. « Les herbiers, on sait que ce sont des nurseries pour les poissons », rappelle Robert Bunet. Restaurer ces espaces prépare le retour de plusieurs espèces.

Le temps de chercher et de transmettre

Cette recherche appliquée prolonge une histoire commencée en 1966, lorsque Paul Ricard et Alain Bombard fondent l’Observatoire de la mer après le combat perdu contre les rejets de boues rouges au large de Cassis. « Nous avons juste remplacé le mot pollution par le mot solution », résume Patricia Ricard. Et la présidente de l’Institut et petite-fille du fondateur d’insister sur une condition de cette continuité : « Le temps long alloué aux chercheurs doit leur permettre d’aller au bout d’une idée. » Le soutien historique du groupe international de vins et spiritueux Pernod Ricard a permis d’inscrire les travaux dans la durée. Les financements sont aujourd’hui pour moitié privés et pour moitié publics, précise Patricia Ricard. Aux expériences et expérimentations s’ajoute la transmission des connaissances aux gestionnaires du littoral, au public et aux écoles. Chaque année plus de 200 000 visiteurs se rendent sur l’île.

Posidonie dans la lagune-du-Brusc--©-Vincent-Bellingard

Patricia Ricard est activement engagée pour la protection de l’environnement depuis plus de 30 ans. Dès 1991, elle crée les Mardis de l’environnement, qui réunissent scientifiques, responsables politiques et société civile.

Présidente de l’Institut océanographique Paul Ricard depuis 2005, elle favorise la collaboration entre acteurs de l’environnement et entreprises. Fondé en 1966 sur un partenariat public-privé-philanthropique, l’Institut place sous sa présidence l’équilibre entre l’Océan, le climat et la biodiversité au cœur de la lutte contre le changement climatique. Elle poursuit également ses missions de sensibilisation du public et des décideurs et de soutien à la recherche, tout en promouvant les solutions fondées sur la nature et le biomimétisme.

De 2010 à 2015, Patricia Ricard siège au Conseil économique, social et environnemental (CESE), ainsi qu’au sein de plusieurs conseils d’administration, dont ceux de l’Office français de la biodiversité (OFB), des Terres australes et antarctiques françaises et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Elle est aussi vice-présidente et fondatrice de la Plateforme Océan et Climat (POC), qui rassemble 120 organisations autour de la protection de l’Océan et de politiques fondées sur la science.

Régulièrement présente dans les grands rendez-vous internationaux consacrés à l’Océan, au climat et à la biodiversité, elle a été cheffe de la délégation française au Sommet des deux rives de la Méditerranée en 2019. Membre de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) depuis 2022, elle y est nommée « Patron of Nature » en septembre 2024.

Photo de Une : l'Institut Ricard a restauré un écosystème autour de l'île des Embiez et notamment le lagon du Brusc qui relie l'île à la côte... @stephane-Boust