Dans sa stratégie de sécurité alimentaire et de diversification de la production agricole, l'Algérie mise sur le développement de l'aquaculture continentale. Le tilapia*, poisson d'eau douce au fort potentiel économique, est au cœur de ce dispositif. À Aïn Oussera, sur les hauts plateaux, Tarik Benali produit aujourd'hui des alevins de tilapia 100 % mâles sans avoir recours aux hormones. Cette innovation permet d'approvisionner des aquaculteurs dans tout le pays. De plus, elle participe au développement d'une filière appelée à jouer un rôle croissant dans la production alimentaire nationale.
Aïn Oussera, région agropastorale des hauts plateaux, est devenue un des principaux centres de production d’alevins de tilapia en Algérie. Ce défi a été relevé par Tarik Benali, un céréaliculteur au parcours atypique. Architecte de formation, Tarik s’est spécialisé dans la culture de l’orge, une céréale très demandée par les éleveurs d’ovins. Jusque-là, rien ne le prédestinait à devenir un expert en pisciculture. « En 2014, j’ai eu l’idée de mettre des poissons dans le bassin de mon exploitation agricole. Lors d’un voyage, j’avais trouvé des carpes vivantes. Mais je me suis vite rendu compte que ce poisson qui avait été introduit en Algérie pour le désenvasement des barrages hydrauliques n’avait aucune valeur marchande. Son goût terreux n’était pas du tout apprécié par les consommateurs », explique Tarik. L’agriculteur s’intéresse alors au tilapia, poisson d'eau douce originaire du Nil qui commençait à s’imposer comme un produit phare de l'aquaculture continentale, notamment dans les exploitations agricoles. L'intérêt est double : les vendre et utiliser leurs déjections comme engrais pour les cultures…« J’ai acheté quelques tilapias et j’ai suivi une petite formation de trois jours sur l'intégration de l'aquaculture au domaine agricole. Mais j’ai très vite compris que l'élevage du tilapia ne pouvait pas être rentable avec les méthodes utilisées en Algérie ».
100 % mâles
Pour qu’un élevage intensif soit économiquement viable, il est nécessaire d’élever uniquement des mâles. « Si des mâles et des femelles sont dans un même bassin, le mâle délimite un territoire, se bat avec ses congénères, ne mange plus et perd du poids. La femelle, une fois fécondée, garde les œufs dans sa bouche. Elle ne mange pas non plus et ne grossit pas. En fin de parcours, on se retrouve avec des poissons adultes qui n’ont pas pris de poids mélangés à des alevins de très petite taille » note Tarik Benali.
Comment obtenir uniquement des alevins de tilapias unisexe ? La méthode la plus utilisée dans le monde se base sur l’utilisation d’une hormone androgène : la 7-alpha-méthyltestostérone. Le traitement débute lorsque les alevins sont très jeunes et indifférenciés sexuellement. Selon Tarik Benali, cette méthode est décriée par des spécialistes. « Cette hormone peut provoquer des cancers chez les consommateurs. Elle affecte aussi les employés des écloseries, en particulier les femmes, qui développent des changements morphologiques. L'eau rejetée perturbe également l'environnement. Cette pratique est interdite dans de nombreux pays, dont l’Algérie ». Il découvre une autre technique, naturelle, mise au point par la société hollandaise Til Aqua International. Grâce à une sélection génétique poussée, les chercheurs de cette entreprise ont obtenu des géniteurs mâles qui portent des chromosomes YY. « Normalement, un mâle a des chromosomes XY et une femelle XX. Le croisement donne 50 % de mâles et 50 % de femelles. Avec un mâle YY, tous les alevins sont mâles. Pas besoin d'hormones ».
Tarik a contacté cette société en 2017. Les discussions ont duré presque deux ans. Il a décroché la possibilité d'acheter des géniteurs dits « grands-parentaux » pour les reproduire lui-même et produire ses propres alevins. Cette méthode a un prix : dix couples pour 55 000 euros. Un investissement très lourd qu’il réussit à obtenir grâce à un bailleur de fonds devenu son associé.
Dispensé d’examen
Les Hollandais ont imposé une formation en génétique, obligatoire, pour garantir que le savoir-faire soit maîtrisé. Lors de l’examen final qui s’est déroulé en ligne, Tarik Benali constate une erreur dans l’énoncé. « Les responsables de l’entreprise ont tout relu et ont constaté qu’il y avait bien une erreur de frappe. Ils sont partis du principe que je maîtrisais la technique et m’ont dispensé d’examen ». Tarik possède désormais une soixantaine de familles de reproducteurs. Les dix couples achetés aux Pays-Bas lui ont permis de créer d'autres couples de grands-parentaux. Il peut donc produire lui-même les grands-parentaux, les parents et les alevins. Son écloserie dispose aujourd'hui d'une capacité de production d'environ 20 millions d'alevins par an.
Son écloserie vend des alevins de tilapias à de nombreux aquaculteurs à travers le pays. Sa startup Aqua Pro emploie aujourd'hui environ 22 ouvriers. « Ce sont des jeunes de la région, qui n'avaient aucun lien avec l'aquaculture. Ils travaillent en équipe dans les écloseries. Un groupe est spécialisé dans la supervision des géniteurs et un autre dans la reproduction ». Son entreprise contribue activement au développement d'une filière que les pouvoirs publics considèrent désormais comme stratégique. Les autorités algériennes misent en effet sur le développement de la production du tilapia pour en faire un levier stratégique de la sécurité alimentaire. Pour stimuler sa production, l’État a mis en œuvre des subventions directes, allant jusqu'à 50 dinars (environ 0,40 euro) par kilogramme produit, en plus de réductions de taxes.
À Aïn Oussera, Tarik Benali participe désormais à cette stratégie nationale. Devenu l'un des principaux producteurs d'alevins du pays, il préside aujourd'hui la commission technique nationale de la Chambre algérienne de la pêche et de l'aquaculture (CAPA).
* Le tilapia appartient à la famille des cichlidés. Ce poisson d’eau douce originaire d’Afrique se nourrit principalement de végétaux, d’algues et de petits organismes aquatiques. Sa croissance rapide en fait une espèce très recherchée en aquaculture.


Tarik Benali est architecte de formation. En 2014, il se lance dans l’aquaculture en amateur. Il s’intéresse très vite au tilapia et entame des discussions avec la société hollandaise Til Aqua International, dont il devient le représentant exclusif après une formation en gestion d’écloseries modernes. Il crée son entreprise, Aqua Pro, qui devient en 2020 le premier fournisseur algérien d’alevins monosexes. Par la suite, il lance une seconde entreprise, la NLTB Plast, spécialisée dans la transformation du plastique et la fabrication d’équipements aquacoles. En 2026, il est lauréat du concours Afrika SIPSA Awards Innov avec une machine qui permet de filtrer l’eau des bassins d’aquaculture. Tarik Benali est également président de la commission technique nationale à la Chambre algérienne de la pêche et de l’aquaculture (CAPA).
Photo de Une : Pour qu’un élevage intensif soit économiquement viable, il est nécessaire d’élever uniquement des mâles © Aqua Pro