Continent méditerranéen

Mémoire des exils oubliés !

Avec La part des vivants, publié le 5 mars 2026, la journaliste marseillaise Sophie Boutière-Damahi signe un premier roman qui plonge dans les racines sociales et migratoires de Marseille. Entre la fermeture des chantiers navals de La Ciotat à la fin des années 1980 et l’exil des Napolitains vers les quartiers populaires du port de la cité phocéenne dans les années 1920, son livre explore la manière dont les histoires familiales se construisent, puis s’effacent au fil des générations. Avec une question centrale pour les sociétés méditerranéennes : pourquoi les trajectoires d’exil et d’immigration, pourtant fondatrices, finissent-elles par disparaître de la mémoire familiale et politique rendant persistante la vulnérabilité de celles et ceux venus d’ailleurs .

Entretien réalisé par Olivier Martocq

Mon roman débute avec la fermeture des chantiers navals de La Ciotat en 1987. C’est un  conflit social majeur, vécu comme une trahison par beaucoup d’ouvriers. Les chantiers étaient encore rentables, mais une décision politique prise à l’échelle européenne redessine la carte de l’industrie navale autour de la Méditerranée. La Ciotat doit disparaître au profit d’autres sites, notamment Barcelone. J’ai choisi de raconter cet épisode à travers les yeux d’une adolescente, Tania. Pour elle, ce conflit n’est pas seulement une bataille sociale : c’est d’abord un bouleversement familial. Son père est une figure syndicale engagée dans la lutte pour sauver les chantiers, tandis que son frère, Sacha, refuse d’endosser ce destin ouvrier et décide de quitter la ville. Ce départ provoque une fracture. Et pour comprendre ce qui se joue, Tania va peu à peu remonter l’histoire de sa famille.

Marseille, ville d’exils et de silences

C’est son oncle qui l’aide à reconstituer ce passé. Il lui révèle la trajectoire d’un ancêtre, un grand-oncle dont le destin s’est joué dans un autre moment de rupture historique : la destruction des vieux quartiers de Marseille par les nazis en 1943. Lui aussi, face à un monde qui s’effondre, avait pris une décision radicale qui l’avait éloigné des siens. À travers ces deux moments – la guerre et la désindustrialisation – j’ai voulu montrer comment les décisions politiques peuvent profondément bouleverser les trajectoires individuelles et familiales. L’histoire familiale de Tania remonte encore plus loin, jusqu’aux années 1920, lorsque ses ancêtres quittent Naples pour venir s’installer à Marseille. Je suis très intéressée par les liens entre ces deux villes méditerranéennes. Naples et Marseille partagent beaucoup de choses : une histoire populaire, une relation forte au port, des trajectoires d’exil. Cette immigration italienne a été massive, mais elle est aujourd’hui largement oubliée. Pourtant, à l’époque, l’intégration n’a rien eu d’évident. Les Italiens ont été l’objet de nombreuses stigmatisations. Dans les années 1920 et 1930, certains discours les décrivaient comme une population dangereuse ou indésirable. Le mot « racaille » était déjà utilisé pour parler d’eux.

Cette histoire est oubliée des jeunes aujourd’hui. Quand j’en parle autour de moi, beaucoup de gens découvrent que leurs arrière-grands-parents étaient italiens et qu’ils sont arrivés dans des conditions difficiles. Je voulais montrer que ces mémoires sont enfouies, presque effacées.

Les femmes, piliers invisibles des histoires migratoires

Dans cette saga familiale, les femmes occupent une place centrale. L’arrière-grand-mère, arrivée d’Italie, est un personnage fondamental. Elle traverse les épreuves de l’exil, puis la destruction des quartiers où sa famille s’est installée. Elle doit maintenir la cohésion familiale dans un monde instable. Pour autant je ne voulais pas en faire une figure idéalisée. Les femmes de ce roman sont complexes. Elles ont leurs désirs, leurs contradictions, leurs dilemmes moraux. Souvent, dans les récits historiques, les femmes apparaissent seulement comme celles qui soutiennent les hommes ou qui tiennent la famille. J’avais envie de leur redonner une épaisseur narrative. Les personnages féminins du livre ont aussi leurs contradictions, leurs désirs, leurs failles, leurs dilemmes. Elles sont confrontées à des choix parfois impossibles, entre préservation du groupe et émancipation personnelle. C’est précisément ce qui m’intéresse : montrer qu’elles ne sont pas seulement les gardiennes de la mémoire familiale, mais des personnages à part entière, traversés par leurs propres tensions. Elles portent, elles soutiennent, mais elles veulent aussi vivre pour elles-mêmes. Cette complexité me semblait indispensable

Le regard de la journaliste, entre lucidité et désarroi

Mon travail de journaliste nourrit forcément mon écriture. Observer la société, écouter les récits, voir comment les discours publics se fabriquent, tout cela laisse des traces. Quand on connaît un peu l’histoire des migrations en Méditerranée, quand on voit ce qui se passe aujourd’hui, il est difficile de ne pas être frappée par la répétition des réflexes de mise à distance et de déshumanisation. Ce qui me trouble le plus, c’est de constater que des descendants de l’immigration peuvent eux-mêmes reprendre des discours qui ont servi autrefois à exclure leurs ancêtres. On observe par exemple des descendants d’immigrés italiens comme certains politiques à l’extrême droite de l’échiquier politique, tenir des propos très durs à l’égard des nouvelles vagues migratoires. C’est quelque chose qui me trouble beaucoup. Il y a là quelque chose de vertigineux. Comme si l’intégration passait parfois par l’effacement complet de la mémoire de l’exil, jusqu’à produire une adhésion aux stigmatisations contemporaines. Je n’ai pas de réponse simple à cela. Je ne sais pas s’il s’agit d’un réflexe social récurrent en temps de crise, d’un besoin d’appartenance qui passe par l’exclusion d’un autre, ou d’un refus plus intime de regarder sa propre filiation en face. En tout cas, ce sentiment raciste trouve sa force dans son instrumentalisation par une certaine classe politique pour servir un projet de société basé sur l’exclusion et l’exaltation d’une soit disant identité nationale, une identité fantasmée qui nie en fait l’histoire même du pays qu’elle prétend défendre.

Retrouver la mémoire des migrations

Il est essentiel de rappeler que les sociétés méditerranéennes – et la société française en particulier – sont profondément façonnées par les migrations. Marseille en est l’exemple le plus évident. La ville s’est construite par strates successives d’arrivées : Italiens, Arméniens, Espagnols, Maghrébins, Comoriens, et bien d’autres. Ces histoires ne devraient pas être oubliées. Elles constituent une part essentielle de notre héritage collectif. La littérature peut au moins rouvrir cet espace. Elle peut rappeler que personne n’est définitivement à l’abri du déplacement, de l’arrachement, du discrédit.

Je n’ai pas cherché à écrire un roman à thèse, mais un livre qui remette en circulation des continuités oubliées. Un livre qui dise que les vies présentes sont peuplées de passés tus et que l’oubli de l’exil, loin de nous apaiser, peut aussi nous rendre aveugles à ce qui recommence.  La part des vivants, c’est ce que nous portons en nous, souvent sans le savoir, des vies qui nous ont précédés.

Vue depuis le pont transbordeur, avant et après le dynamitage. On observera l’énorme épaisseur des gravats et la conservation volontaire du rideau d’immeubles donnant sur le quai. © Fonds de Renzis, archives de la CCIMP.

Biographie

Née en 1998 à Aix-en-Provence, Sophie Boutière-Damahi a grandi à Fuveau, entre Aix et Marseille. Diplômée de Sciences Po Aix, elle effectue à l’été 2023 un passage à Beyrouth au sein de L’Orient-Le Jour, au moment de la fin de ses études, avant de se lancer comme pigiste à Marseille. Elle travaille principalement pour des médias indépendants tels qu’Orient XXI, Afrique XXI et Alternatives économiques, et collabore aussi régulièrement avec Slate sur des sujets internationaux. La part des vivants est son premier roman.