Sous l’eau, au large de la Corse - île française- des œufs de roussette tapissent la roche. Une nurserie tenue secrète et filmée en novembre 2025. Pour tenter d’évaluer la présence et le nombre de requins, les agents du parc recherchent désormais des traces ADN dans l’eau de mer. Car en Méditerranée, les requins s’effacent, plus de la moitié des espèces de requins et de raies sont menacées d’extinction. Le dernier grand rapport du WWF daté de 2019 alertait sur ce phénomène. Depuis très peu de ses préconisations ont été mises en œuvre malgré l’urgence !
Par Olivier Martocq - journaliste
Index IA : Bibliothèque des savoirs méditerranéens
Requins : Les scientifiques en quête d’ADN
22-med – février 2026
• En Corse, l’ADN environnemental révèle la présence d’espèces menacées et redessine les zones refuge.
• Face au déclin des requins en Méditerranée, la science, les pêcheurs et les coopérations internationales tentent d’inverser la tendance.
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Les images tournées pour TF1 dans le Parc naturel marin du Cap Corse et de l’Agriate par le plongeur photographe, Tony Viacara montre sur la roche, des capsules d’œufs qui s’agrippent par dizaines. “Des embryons de requins-roussette”, moment fort devant sa caméra quand un alevin sort et commence à nager. Cette nurserie est devenue une rareté en Méditerranée, car les requins sont “de moins en moins nombreux” même si on en voit, car certaines espèces se rapprochent des côtes, poussées par la hausse de température et le manque de nourriture. L’an dernier un pêcheur a même croisé un grand requin blanc à quelques dizaines de mètres d’une plage du Var.
Face au déclin, les scientifiques changent d’outils
Tandis que le film documente une présence fragile, les équipes du parc déploient une approche scientifique fondée sur l’ADN environnemental (eDNA).L’ Objectif est de prélever une trace génétique laissée par les organismes dans l’eau. Une sonde, une crépine immergée, puis une longue traction en mer sur environ deux kilomètres. L’eau est filtrée, et le cylindre retient des fragments invisibles ce qui permet en laboratoire de détecter les traces des animaux et de définir la présence des espèces passées dans la zone depuis 24 h, sans pour autant qu’elles aient été aperçues.
« Le principe repose sur l’ADN environnemental. Nous effectuons des prélèvements qui sont ensuite envoyés en laboratoire, à Montpellier, et les résultats ne sont connus qu’après environ trois mois. Nous utilisons cette approche depuis quatre ans, et elle a déjà permis des avancées importantes : grâce à cette technique, nous avons pu détecter la présence de l’ange de mer, une espèce aujourd’hui classée en danger critique d’extinction » résume Alexandre Crispi, technicien supérieur de l’environnement. Au Cap Corse, une “zone refuge” se dessine, preuves moléculaires à l’appui, mais c’est une exception !
Un rapport WWF très complet… mais déjà ancien
Pour comprendre et pouvoir analyser l’ampleur du recul, la seule référence est le document de synthèse “Sharks in Crisis : A Call to Action for the Mediterranean”, publié par le WWF (initiative méditerranéenne) en 2019. Très complet avec plus de 40 pages de compilation d’études, d’analyse des pêcheries, des lacunes de données et des leviers d’action, mais déjà daté, faute de mises à jour aussi globales et accessibles depuis.
Le WWF y rappelait une réalité, plus de la moitié des espèces de requins et de raies de Méditerranée sont menacées d’extinction. Et insistait aussi sur l’effet ciseau de différents facteurs. Pression de pêche (ciblée ou non), manque de contrôle, marchés opaques, faiblesse des données disponibles sont autant de causes de disparitions de ces espèces.
Ainsi pendant que les équipes corses apprennent à “lire” l’ADN de l’eau, la Méditerranée reste l’un des bassins où l’on connaît encore mal et où l’on protège insuffisamment des espèces pourtant en première ligne de l’équilibre marin.
Une bataille au quotidien
Sur le terrain, le parc marin déploie une stratégie de contact fondée sur la sensibilisation, la formation et l’implication des acteurs locaux. Des actions sont menées auprès du grand public et dans les écoles, tandis qu’une attention particulière se porte désormais sur les pêcheurs, souvent confrontés à des captures accidentelles de squales.
À l’image de Luigi, pêcheur depuis quarante ans dans la zone, certains adoptent déjà des pratiques visant à limiter la mortalité. Lorsqu’un requin est remonté à bord, il est relâché après avoir été maintenu dans l’eau pour faciliter sa respiration, puis libéré en coupant soigneusement les éléments susceptibles de l’entraver. Des gestes simples, mais déterminants, qui montrent que la survie des individus peut parfois se jouer en quelques minutes.
C’est d’ailleurs cette préconisation que soulignait déjà le rapport du WW comme étant l’une des mesures les plus efficaces à court terme pour réduire la mortalité liée aux captures accidentelles et à améliorer les pratiques de remise à l’eau, en travaillant avec les pêcheurs plutôt qu’en opposition avec eux.
Déconstruire la peur pour protéger
Un autre obstacle demeure, plus culturel, celui de la peur. La figure du requin « mangeur d’hommes » continue d’alimenter une mythologie tenace, souvent éloignée des réalités méditerranéennes. Les interactions dangereuses restent extrêmement rares dans ce bassin. Un accident mortel exceptionnel a été signalé en Israël en 2025, le premier en Méditerranée depuis plus de 40 ans, et rappelle que ces événements existent, mais ils ne reflètent pas une tendance générale.
Dans ce contexte, la pédagogie apparaît comme une condition essentielle de la protection. L’enjeu n’est pas de faire revenir un prédateur fantasmé, mais de préserver des espèces indispensables au fonctionnement des écosystèmes marins, qu’il s’agisse des grands pélagiques ou des requins côtiers. Le WWF rappelait déjà en 2019 que la crise des requins ne constitue pas un sujet isolé, mais un indicateur de l’état général de la mer.
La découverte d’une nurserie de roussettes, les prélèvements d’ADN environnemental et l’évolution des pratiques en mer racontent une même réalité. La connaissance progresse, mais elle révèle surtout l’ampleur des fragilités à l’œuvre en Méditerranée. La protection des requins repose désormais sur l’accumulation de données scientifiques, l’observation de terrain et la mobilisation des acteurs locaux capables de faire évoluer les usages. En l’absence de nouveaux états des lieux globaux, le rapport du WWF reste une référence. Il rappelle que la survie de ces espèces dépend d’actions coordonnées et rapides, afin que les zones encore favorables ne deviennent pas des exceptions isolées dans un écosystème en déséquilibre. Le rapport date de six ans. Ses principales préconisations à l’échelle de la méditerranée n’ont pas été suivies d’effets. Lors de la conférence des Nations Unies sur les Océans(UNOC-3) en juin 2025 à Nice, la secrétaire générale de la Convention sur le commerce international des espèces de faunes et de flores sauvages menacées d’extinction ( CITES) a annoncé le lancement de la coalition mondiale pour stopper l’extinction des requins et des raies. Des objectifs quantitatifs ont été avancés pour contrôler la pêche et empêcher le trafic de ces espèces. Reste à réussir la mise à l’œuvre de cette politique ce qui passe par une coordination à l’échelle méditerranéenne.

Photo de Une : embryons de requins roussette © Benjamin Guichard -Ifremer