Quelle est la population de poulpes en Méditerranée ? La question, pourtant essentielle pour la gestion des ressources marines, reste encore très peu documentée. Une première étude scientifique vient d’être lancée dans le Parc Naturel Marin du Cap Corse et de l'Agriate -Fance- sous la coordination de la biologiste Xavia Martelli. Le travail est conduit depuis la station scientifique STARESO. Cette base de recherche marine, fondée en 1972, reconnue internationalement, permet aux scientifiques d’observer directement les écosystèmes méditerranéens et d’y mener des campagnes de plongée et de suivi écologique. À travers cette première série de données, l’étude esquisse un état initial des populations de poulpe commun (Octopus vulgaris), espèce emblématique mais encore mal suivie en Méditerranée.
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Une étude pionnière sur le poulpe commun de Méditerranée
22-med – mars 2026
• En Corse, une première étude scientifique établit un état initial des populations de poulpe commun.
• Des plongées scientifiques et un protocole reproductible pourraient ouvrir la voie à un réseau de suivi méditerranéen.
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Xavia Martelli, biologiste chargée d’études est interviewée par Olivier Martocq
Le poulpe commun est une espèce connue du grand public, mais paradoxalement encore peu étudiée en Méditerranée sous l’angle du suivi de population. C’est pour combler ce manque que nous avons lancé, en 2024, la première étude dédiée à cette espèce dans le parc naturel marin du Cap Corse et des Agriates. Notre objectif est simple : établir un état initial de la population afin de pouvoir, dans les années à venir, comprendre son évolution. Pour cela, nous analysons la dynamique des stocks, c’est-à-dire la façon dont la population se structure et se renouvelle.
Mais il faut rappeler une réalité scientifique importante : avec une ou deux années de données seulement, il est impossible d’affirmer si une population augmente, diminue ou reste stable. Pour répondre sérieusement à ces questions, il faut accumuler au moins une décennie d’observations. Aujourd’hui, nous disposons d’environ un an de résultats. C’est encore le début du travail, mais ces premières données constituent une base précieuse pour le suivi futur.
Mesurer la présence du poulpe sous l’eau
La première étape consiste à estimer les densités de population sur différents sites du parc naturel marin. Pour cela, nous réalisons, entre autres, des observations directes en plongée — ce que les biologistes appellent des relevés in situ. Nous analysons également la structure démographique des individus observés : proportion d’adultes et de juvéniles, périodes de présence, et indices de reproduction.
L’étude nous a déjà permis de confirmer plusieurs éléments importants :
- la présence de zones de reproduction,
- l’observation de pontes d’œufs,
- et donc l’existence d’une reproduction active dans le secteur.
Nous avons également calculé un indicateur utilisé en science halieutique : la capture par unité d’effort (CPUE). Cet indice permet de comparer les observations locales avec celles d’autres régions méditerranéennes, souvent basées sur des données de pêche.
Le poulpe, un animal discret… surtout le jour
Cette étude a permis d'observer des différences entre les observations réalisées de jour et de nuit. Le poulpe est un animal particulièrement discret. Durant la journée, il reste généralement caché dans son abri, qu’il ferme avec des pierres pour se protéger. Dans ces conditions, il devient très difficile à observer pour les plongeurs. La nuit, en revanche, il sort pour chasser. Nos observations nocturnes montrent ainsi des densités plus élevées que celles enregistrées en journée.
En moyenne, sur les sites étudiés en 2025, nous avons observé environ :
- 0,25 individu pour 1 000 m² le jour
- près de 1 individu pour 1 000 m² la nuit
Sur certains sites, les densités nocturnes ont même atteint plus de 4 individus pour 1 000 m². Ces chiffres peuvent sembler faibles, mais ils restent comparables à certaines données disponibles en Méditerranée, notamment en Grèce où des études utilisant des méthodes similaires mais anciennes ont mesuré des densités allant jusqu’à environ 6 individus pour 1 000 m².
Une espèce aux populations très variables
Le poulpe possède une particularité biologique qui complique fortement le suivi scientifique : sa durée de vie est extrêmement courte, généralement autour d’un an. Autrement dit, chaque année correspond pratiquement à une nouvelle génération. Les populations peuvent donc varier très fortement selon les conditions environnementales. On observe parfois ce que les scientifiques appellent des « blooms » de poulpes : des années où l’espèce devient soudainement très abondante. En 2024 par exemple, des pêcheurs au Royaume-Uni ont signalé des captures jusqu’à soixante fois supérieures à celles des années précédentes. Des phénomènes similaires ont été observés en 2025 au Royaume-Uni. Ces variations sont souvent liées à la survie des jeunes individus, elle-même influencée par des facteurs environnementaux : température de l’eau, conditions météorologiques ou disponibilité alimentaire. La difficulté consiste ensuite à déterminer la part respective des facteurs naturels et des activités humaines, notamment la pêche.
Une zone relativement préservée
Dans le parc naturel marin du Cap Corse et des Agriates, la pression de pêche reste relativement faible. Quelques pêcheurs y travaillent, mais l’activité est limitée. Cela fait de cette zone un site particulièrement intéressant pour le suivi scientifique, car les populations y sont moins influencées par l’exploitation intensive que dans certaines régions de Méditerranée.
Dans des pays comme l’Espagne ou la Tunisie, la pêche au poulpe est beaucoup plus importante et peut jouer un rôle majeur dans la dynamique des populations.
Vers un protocole scientifique méditerranéen ?
L’un des enjeux majeurs de cette étude dépasse largement la seule Corse. Aujourd’hui, les données scientifiques sur le poulpe en Méditerranée restent fragmentaires et reposent sur des méthodes très différentes selon les pays et les équipes de recherche. Cela rend les comparaisons difficiles. À STARESO, nous avons développé un protocole d’observation reproductible, basé sur des plongées scientifiques et des relevés standardisés. L’idéal serait de pouvoir dupliquer ce protocole à plus grande échelle, dans d’autres parcs marins et sur d’autres littoraux méditerranéens. Un réseau de suivi coordonné permettrait d’obtenir des données comparables entre régions et d’améliorer considérablement la compréhension de cette espèce. À terme, cela pourrait contribuer à une gestion durable du poulpe en Méditerranée, en conciliant conservation des écosystèmes et activités de pêche.

Xavia Martelli est biologiste marine et chargée d’études à la station scientifique STARESO, en Corse, où elle travaille depuis 2023.

Originaire de Corse, elle est diplômée d’une licence de biologie puis d’un master en gestion intégrée du littoral et des écosystèmes, obtenu à l’Université de Corse à Corte. Ses travaux portent sur l’écologie côtière, la biodiversité marine et le suivi des populations d’espèces méditerranéennes.
Au sein de STARESO, elle participe à de nombreuses études environnementales conduites pour des collectivités, des ports, des parcs naturels marins et des gestionnaires d’espaces littoraux. Ses recherches combinent observations de terrain, plongée scientifique et analyse des dynamiques d’écosystèmes.
Elle pilote actuellement l’un des premiers programmes de suivi scientifique du poulpe commun (Octopus vulgaris) dans le parc naturel marin du Cap Corse et des Agriates, avec l’ambition de poser les bases d’un réseau de suivi méditerranéen de l’espèce.
Photo de Une : © Stareso