Le choix de l’élevage engage une relation directe au vivant, aux saisons et au territoire. Entre reconversion professionnelle et maintien d’un pastoralisme menacé, ces parcours montrent des manières d’habiter la ruralité et de travailler avec les animaux dans des contextes marqués par l’isolement, la charge physique et des équilibres économiques fragiles. Des vies organisées autour de gestes précis et d’un engagement durable.
Durant la période des fêtes de fin d’année, 22-med croise et met en perspective des solutions ayant fait l’objet d’articles dans le média français Marcelle avec des articles sur la même thématique parus dans 22-med.
Reconversion agricole : du berceau au bercail
Résumé de l’article de la journaliste Patricia Guipponi, publié dans Marcelle le 6 août 2025
Fille d’agriculteurs, Béatrice de Kerimel n’avait pourtant jamais envisagé de reprendre la ferme familiale. Pendant près de vingt ans, elle a exercé le métier de sage-femme, en milieu hospitalier puis en clinique, avant de remettre en question son engagement professionnel et ses conditions de travail. Ce cheminement progressif l’a conduite à s’associer à son mari, devenu agriculteur, et à s’installer durablement dans l’élevage bovin.
Être sage-femme, une vocation exigeante
Originaire de l’Aude, Béatrice de Kerimel choisit très tôt de s’orienter vers le médical. Après le baccalauréat, elle intègre l’école de sages-femmes à Toulouse. La formation est dense, alternant cours théoriques et stages pratiques. Elle confirme rapidement son attrait pour ce métier qu’elle vit comme un engagement profond auprès des femmes et des nouveau-nés.
Diplômée en 2005, elle commence sa carrière hospitalière à Chambéry, puis à Albertville, avant de suivre son mari en Bretagne lorsqu’il intègre l’École militaire. Elle y trouve un poste à la maternité de Ploërmel, alors qu’elle attend son premier enfant. Le métier est riche humainement, mais aussi chargé émotionnellement. Béatrice accompagne les grossesses, les accouchements et le suivi gynécologique, avec un sens aigu des responsabilités.
Avec les années, la réalité du terrain s’impose. La surcharge de travail, les effectifs insuffisants et le manque de reconnaissance pèsent. Un événement marquant, un accouchement qui tourne mal, agit comme un révélateur. Béatrice prend conscience de la pression constante et du stress durable liés à sa profession. Peu à peu, l’idée d’un changement de vie s’installe.
Revenir à la terre dans le Volvestre
Lorsque son mari quitte l’armée pour devenir agriculteur, le couple s’installe sur une ferme biologique à Montesquieu-Volvestre. Béatrice continue quelque temps à exercer comme sage-femme, à Foix puis à Saint-Girons, tout en jonglant avec les contraintes familiales et les déplacements quotidiens. La fatigue s’accumule.
En 2019, elle prend un congé parental et s’investit davantage sur l’exploitation. Elle participe aux soins des animaux et à la gestion quotidienne de la ferme. Elle suit par correspondance un brevet professionnel de responsable d’entreprise agricole, qu’elle obtient. Lorsqu’un poste stable lui est proposé en protection maternelle et infantile, elle choisit finalement l’agriculture.
L’élevage compte des vaches de races Aubrac et Mirandaise, sélectionnées pour leur rusticité. Les vêlages se déroulent sans assistance particulière. Béatrice s’intègre progressivement dans ce nouveau métier, malgré des revenus plus faibles et des démarches administratives complexes. Elle ne regrette pas son choix et retrouve dans le travail agricole un rapport au vivant qu’elle avait connu dans le soin.
Une agriculture raisonnée et un projet de territoire
Aujourd’hui âgée de quarante-deux ans, Béatrice de Kerimel défend une agriculture respectueuse de l’environnement et attentive au bien-être animal. Elle s’intéresse aux pratiques alternatives, notamment à l’usage des plantes médicinales et de l’homéopathie pour les élevages. Elle rejoint des groupes de réflexion sur ces sujets, convaincue de leur pertinence dans une agriculture raisonnée.
Soucieuse de faire découvrir son territoire, elle organise des randonnées dégustation sur ses prairies, valorisant les paysages et les produits locaux. Un projet de chambres d’hôtes et d’accueil post-natal a un temps été envisagé, avant d’être suspendu faute d’autorisation d’extension du bâti.
Si elle évoquait autrefois sa reconversion, Béatrice se définit aujourd’hui simplement comme agricultrice. Son passé de sage-femme reste présent, mais n’est plus central dans son identité professionnelle. Sur sa ferme, les naissances se font naturellement. Les vaches mettent bas seules, dans un équilibre maîtrisé entre sélection des animaux et respect du rythme du vivant.

Une bouvière face à la disparition des alpages
Résumé de l’article de la journaliste Katarina Oblak publié dans 22-med le 10 septembre 2025

Sur les alpages des Alpes juliennes, le pastoralisme recule au fil des années. Sur le plateau de Planina v Lazu, une seule cabane reste occupée durant l’estive. À trente-trois ans, Lucija Gartner y perpétue l’élevage laitier et la fabrication de fromages de montagne, maintenant en vie un mode d’existence menacé de disparition.
À mille cinq cent soixante mètres d’altitude, les journées s’organisent autour des mêmes gestes, été après été. Traire les vaches, conduire le troupeau vers les pâturages et transformer le lait rythment un quotidien qui fut longtemps partagé par plusieurs familles de bergers. Aujourd’hui, Lucija Gartner est la seule à faire vivre cet alpage situé dans la région de Bohinj.
Une vie d’estive sur un alpage déserté
Avant le lever du soleil, Lucija commence sa journée auprès de ses vaches. Les animaux sont habitués à la traite mécanique et au silence matinal des montagnes. En début d’été, le réveil intervient dès cinq heures et demie. Plus tard dans la saison, le rythme s’adoucit légèrement, sans jamais rompre avec la régularité imposée par l’élevage.
Le plateau de Planina v Lazu a longtemps accueilli plusieurs troupeaux durant les mois d’estive. Les cabanes de bergers, appelées stan, témoignent encore de cette activité passée. La plupart sont désormais vides. Autrefois, une laiterie commune centralisait le lait, transformé par un fromager pour l’ensemble des éleveurs. Aujourd’hui, Lucija est la seule bergère encore installée sur cet alpage et la dernière à assurer la transformation fromagère sur place.
Son attachement à la montagne s’est construit dès l’enfance. Son père est monté en estive au début des années deux mille. D’abord présente uniquement les fins de semaine, Lucija a rapidement passé l’intégralité de ses étés sur les pâturages. Elle a grandi au rythme des saisons, des bêtes et du travail agricole, intégrant progressivement les savoir-faire liés à l’élevage et à la fabrication fromagère.
Transmettre un métier par le geste
Aujourd’hui, Lucija n’est pas seule à l’alpage. Durant l’été, des enfants et des jeunes viennent partager son quotidien pendant quelques jours ou plusieurs semaines. Parmi eux, Aleksandra, âgée de douze ans, l’aide depuis plus d’un mois. Elle apprend à traire, à conduire les vaches et à participer aux tâches domestiques de la cabane.
La transmission se fait par l’observation et la répétition des gestes. Pour Lucija, enseigner ce métier reste une manière de lui donner un sens et de lutter contre son effacement. Les jeunes accueillis vivent simplement, dorment dans une petite cabane et découvrent un mode de vie exigeant, éloigné du confort moderne. Le bouche-à-oreille a permis à d’autres familles de confier leurs enfants à Lucija, convaincues de la valeur éducative de cette expérience.
Cette présence saisonnière redonne une dimension collective à un alpage désormais presque désert. Même temporaire, elle permet de maintenir une forme de continuité dans un territoire marqué par le recul du pastoralisme.
Fabriquer le fromage et maintenir un paysage vivant
Tous les deux jours, le lait est transformé en fromage de montagne. Chauffé dans un grand chaudron de cuivre, il se coagule progressivement avant d’être découpé, remué puis pressé. Les meules obtenues pèsent environ trente kilos. Le petit-lait est ensuite utilisé pour produire un fromage plus frais, complétant la valorisation de la production laitière.
Au-delà de la technique, cette fabrication exprime une culture montagnarde ancienne. Les goûts, les formes et les textures racontent l’alpage et les conditions naturelles dans lesquelles le fromage est produit. Chaque meule vendue permet de prolonger cette activité et de justifier la présence humaine en altitude.
Le déclin du pastoralisme touche l’ensemble de la Slovénie. L’exode rural, la pénibilité du travail et la faible rentabilité fragilisent la transmission. Sans pâturage, les prairies de montagne risquent de se refermer et de perdre une biodiversité façonnée par des siècles d’élevage. À son échelle, Lucija poursuit son activité, forme les plus jeunes et entretient les pâturages. Planina v Lazu est devenue un symbole discret de résistance. Tant que les cloches résonnent et que le lait bout dans le chaudron, ce mode de vie demeure vivant.

Photo de Une : Béatrice de Kerimel et ses vaches de race Aubrac et Mirandaise © Patricia Guipponi