Dans des contextes très différents, à Marseille et en Albanie, des acteurs associatifs et éducatifs agissent pour corriger les inégalités d’accès des Roms à l’école et à l’université. Scolarisation d’enfants vivant en grande précarité, accompagnement vers les études supérieures, insertion professionnelle et représentation constituent autant de leviers mobilisés pour favoriser une inclusion durable et l’accès effectif aux droits.
Durant la période des fêtes de fin d’année, 22-med croise et met en perspective des solutions ayant fait l’objet d’articles dans le média français Marcelle avec des articles sur la même thématique parus dans 22-med.
La scolarisation des enfants roms, une cause comme une autre ?
Résumé de l’article de la journaliste Nathania Cahen, publié dans Marcelle le 15 mai 2019
À Marseille, l’association L’École au présent accompagne depuis près de six ans la scolarisation d’enfants roms vivant en squat ou en grande précarité. Fondée par Jane Bouvier, cette structure repose sur un engagement individuel intense, entre démarches administratives, suivi des familles et médiation avec l’école, pour rendre effectif l’accès au droit commun.
Le parcours de Jane Bouvier ne relève ni d’un projet institutionnel ni d’un programme public structuré. Installée à Marseille après une première carrière de psychologue clinicienne, elle s’engage en 2012 à la suite de l’incendie d’un squat rom dans la cité des Créneaux. Choquée par les réactions de riverains et d’élus, elle rejoint un collectif solidaire, participe à des actions de réquisition, puis concentre rapidement son action sur une priorité qu’elle juge évidente. Les enfants roms vivant dans les squats marseillais ne sont pas scolarisés.
Rendre l’école possible
Depuis, à travers son association L’École au présent, Jane Bouvier a accompagné plus de 400 enfants sur le chemin de l’école. Une tâche qui dépasse largement l’inscription administrative. Elle consiste à obtenir des préadmissions, organiser des bilans de santé, convaincre les familles, assurer le suivi scolaire, faciliter l’accès à la cantine ou aux transports, et gérer des situations complexes liées au handicap ou à l’errance résidentielle. Elle maîtrise désormais des procédures réputées impossibles, comme inscrire un enfant sans adresse fixe ni numéro de sécurité sociale ou obtenir la gratuité de services sans justificatifs.
Son quotidien est rythmé par des déplacements constants à travers Marseille, la voiture chargée d’enfants, de fournitures scolaires ou de vêtements récupérés. Les familles qu’elle suit sont dispersées dans 26 lieux différents, certains abritant plusieurs centaines de personnes, d’autres une seule famille. Malgré les démantèlements de squats et les déplacements forcés, elle s’efforce de maintenir un lien avec les enfants pour éviter les ruptures scolaires.
Des trajectoires fragiles, parfois réparées
Certaines histoires illustrent les effets concrets de cet accompagnement. Jane Bouvier évoque le parcours de Dorina, sans domicile fixe en Roumanie puis à Marseille, vivant avec ses trois enfants près de la gare. Tous sont scolarisés, un cas rare à l’époque. Soutenue dans ses démarches, Dorina accepte ensuite un accompagnement vers l’emploi. Après un passage par l’ADAP 13, elle est embauchée par la Régie 13 et accède à un logement avec sa famille. Mais ces réussites cohabitent avec des situations plus sombres, marquées par la misère, les ruptures et parfois la violence.
L’engagement de Jane Bouvier suscite aussi des réactions hostiles. Elle reçoit régulièrement des menaces, en particulier après des passages médiatiques. Elle constate un rejet persistant des Roms, qu’elle décrit comme profondément ancré. Malgré tout, elle poursuit son action, assumant une relation affective forte avec les familles qu’elle accompagne.
Indépendance assumée et réseau discret
Jane Bouvier travaille seule par choix. Elle revendique une manière de faire fondée sur l’écoute, la disponibilité et la relation directe, y compris le soir et le week-end. Elle s’appuie toutefois sur un réseau de partenaires, parmi lesquels la fondation OM, des bénévoles spécialisés dans l’insertion professionnelle, et des associations relais du logement. Son action est financée par des fondations privées, dont la Fondation de France et la fondation Abbé Pierre. Elle refuse les fonds publics afin de préserver son indépendance.
Les échanges quotidiens avec les familles se prolongent jusque dans les messages reçus sur son téléphone. Demandes d’aide, documents à expliquer, absences scolaires signalées par les établissements. À peine un entretien terminé, elle doit déjà repartir, rappeler une directrice d’école et reprendre le fil d’un engagement qui ne connaît ni horaires fixes ni frontières nettes entre vie personnelle et action militante.

L’intégration des Roms d’Albanie passe par les études
Résumé de l’article de la journaliste Rajmonda Basha publié dans 22-med le 9 juillet 2024
En Albanie, la communauté rom reste fortement marginalisée dans l’éducation et l’emploi, avec un taux de chômage supérieur à 66 %. Face à ce constat, l’organisation Roma Versitas Albania mise sur l’accès aux études supérieures et l’accompagnement des étudiants roms pour enclencher une dynamique d’inclusion durable.

L’exclusion des Roms de nombreux secteurs de la société albanaise s’inscrit dans une histoire longue, marquée par la pauvreté, la discrimination et l’éloignement des services publics. Le décrochage scolaire, l’accès limité à la formation professionnelle et les obstacles sur le marché du travail alimentent un cercle vicieux qui freine durablement l’intégration sociale et économique de cette minorité.
Faire sauter les barrières de l’université
C’est dans ce contexte qu’est lancée en 2014 l’initiative Roma Versitas Albania, d’abord sous forme de projet pilote, avant de devenir une organisation à but non lucratif. Son objectif est clair : augmenter le nombre d’étudiants roms poursuivant des études supérieures et créer les conditions de leur réussite. Les résultats sont rapides. Dès la première année de mise en œuvre, le nombre d’étudiants roms inscrits à l’université passe de 5 à 127, après une réforme de l’enseignement supérieur mettant fin au système de quotas restrictifs.
Emiliano Aliu, directeur exécutif de l’organisation, rappelle que les premières inscriptions d’étudiants roms dans des universités privées, dès 2012, ont ouvert la voie à ce changement. Depuis, Roma Versitas Albania a soutenu plus de 250 étudiants aux niveaux licence et master à travers le pays. Cet accompagnement repose sur des bourses, un suivi académique et un appui administratif, afin de sécuriser des parcours souvent fragiles.
Étudier, travailler, représenter
Au-delà de l’accès à l’université, l’organisation structure son action autour de trois axes complémentaires. Le premier vise à améliorer les performances académiques et professionnelles des étudiants roms. Le second concerne l’insertion sur le marché du travail, en facilitant le recrutement de diplômés roms. Le troisième porte sur la représentation, en préparant étudiants et diplômés à participer aux processus de décision au sein des institutions et de la société civile.
Le parcours de Franko Veliu illustre cette dynamique. Confronté dès l’école à la discrimination et au harcèlement, il s’engage très jeune dans le milieu associatif. Bénéficiaire d’une bourse destinée aux étudiants roms, il poursuit ses études tout en développant un engagement militant qui le conduit à occuper, en 2023, un poste de direction au sein d’une organisation rom historique. Son témoignage souligne à la fois les obstacles persistants et l’importance du soutien éducatif pour transformer les trajectoires individuelles.
Des avancées réelles, des limites persistantes
Les diplômés accompagnés par Roma Versitas Albania accèdent progressivement à l’emploi, améliorant leurs conditions de vie et celles de leurs familles. Cet effet d’entraînement contribue à encourager d’autres jeunes à poursuivre des études, malgré des obstacles toujours importants. L’organisation insiste également sur la nécessité d’une meilleure représentation des Roms dans les institutions, afin qu’ils puissent faire entendre leurs préoccupations et participer aux décisions qui les concernent.
Malgré ces avancées, le dernier rapport de la Commission européenne sur le processus d’adhésion de l’Albanie à l’Union européenne rappelle que des efforts restent indispensables. Il pointe notamment le manque de progrès dans la création d’un environnement favorable à l’implication de la société civile, condition pourtant essentielle à une inclusion durable des minorités.
