La crise de l’eau n’est plus une alerte théorique mais un phénomène mesurable. Pressions climatiques, pollutions diverses, tensions énergétiques et inégalités d’accès se conjuguent dans un système hydrique fragilisé. Sur les deux rives de la Méditerranée, la recherche scientifique intensifie la surveillance des polluants émergents (résidus médicamenteux, pesticides, …) et des usages agricoles, révélant une mutation profonde des écosystèmes. Traitement, réutilisation des eaux usées, dessalement sont des réponses techniques qui permettent pour l’instant aux pays riches de faire face, mais elles ne suffiront pas. La crise de l’eau n’est pas seulement hydrologique : elle est sociale, économique et… Politique.
Index IA : Bibliothèque des savoirs méditerranéens
L’eau, miroir de l’activité humaine
22-med – février 2026
• Nicolas Roche décrypte les enjeux contemporains de l’eau entre polluants émergents, réutilisation et limites des solutions technologiques.
• Entre science, santé publique et choix sociétaux, une analyse des tensions hydriques sur les deux rives de la Méditerranée.
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Interview de Nicolas Roche, professeur de génie des procédés à Aix-Marseille Université, spécialiste des enjeux sociétaux et sanitaires de l'eau réalisée par Olivier Martocq.
L’eau est un objet scientifique fascinant parce qu’elle est un révélateur, un marqueur de toutes nos activités humaines.Les produits que nous utilisons, les molécules que nous rejetons, les pratiques agricoles, industrielles ou domestiques finissent toujours par s’y retrouver. Pendant longtemps, notre modèle a été simple : on prélève pour chaque usage (domestique, urbain, agricole ou industriel) de l’eau douce, on la traite, on l’utilise, puis on la rejette, plus ou moins bien retraitée, dans l’environnement et sans se soucier forcément de ce chacun fait. Ce schéma montre aujourd’hui clairement ses limites, à la fois quantitatives et qualitatives.
Une ressource limitée, inégalement répartie
L’eau douce disponible sur la planète est une ressource inégale au regard de sa distribution spatiale et temporelle et de la répartition des populations. Il n’y a en général aucune adéquation entre là où se trouve l’eau et là où se trouvent les besoins. Cette situation crée mécaniquement des tensions, voire des conflits d’usage, lorsque la ressource devient insuffisante. Une eau dégradée devient de plus difficilement utilisable directement, ou alors au prix de traitements de plus en plus complexes et coûteux. Or nous découvrons aujourd’hui dans les ressources d’eau des pays ayant déployé des activités anthropiques importantes des molécules interdites d’usage depuis parfois vingt ans, preuve du temps de réponse extrêmement long des milieux naturels. C’est dans ce contexte que je me suis intéressé à la réutilisation des eaux usées. Avant de rejeter une eau dans l’environnement, peut-on l’utiliser une seconde, voire une troisième fois sachant que tous les usages n’exigent pas la même qualité d’eau.
Bénéfices… et limites de la réutilisation de l’eau
Seule l’eau destinée à la consommation humaine requiert un niveau d’exigence maximal. À l’échelle domestique, ce principe est intuitif : réutiliser l’eau de lavage des légumes pour arroser un jardin, laver une voiture ou alimenter des toilettes ne pose pas de problème. D’un point de vue systématique ou à l’échelle industrielle ou territoriale, la complexité est évidemment plus grande : multiplicité des réseaux, niveaux de traitement, organisation des usages… Pour autant cette approche n’a de sens que si elle s’inscrit dans une stratégie globale reposant sur quatre piliers : protection et restauration des ressources, sobriété, efficacité et complémentarité des usages. La réutilisation des eaux usées présente deux vertus majeures. Chaque mètre cube réutilisé est un mètre cube non prélevé dans l’environnement. Par ailleurs, ces systèmes conduisent presque toujours à mieux traiter l’eau que lorsqu’elle était simplement rejetée. Mais cette approche pose aussi des questions légitimes, notamment concernant les polluants dits « éternels » : résidus médicamenteux, pesticides, PFAS, … Lorsqu’on recycle une eau sans traiter certains composés, il existe un risque de concentration progressive. Aujourd’hui, ces substances sont présentes à des concentrations très faibles, sans toxicité aiguë, mais leurs effets chroniques et cumulés interrogent.
L’eau potable : un produit extrêmement surveillé
En Europe, et particulièrement en France, l’eau destinée à la consommation humaine est l’aliment le plus contrôlé. Plus de 87 paramètres sont suivis en permanence. Les résultats sont publics, accessibles en toute transparence via les bases de données des autorités sanitaires. Cette transparence alimente de nombreux débats sur la présence de pesticides ou de PFAS dans l’eau. Pourtant, nous disposons de beaucoup moins d’informations sur ces mêmes substances dans les aliments solides ou dans l’eau en bouteille. Ce que l’on ne mesure pas rassure… Souvent à tort ! Il faut aussi raisonner en termes d’exposition. Nous buvons en moyenne 1,5 litre d’eau par jour. Pour la majorité des polluants, l’eau ne représente qu’une fraction limitée de l’exposition totale, souvent inférieure à 5 %. Agir uniquement sur l’eau, sans traiter les autres sources d’exposition, est donc inefficace.
La réponse ne peut pas être que technologique.
Face à la rareté de l’eau douce, certains avancent le dessalement comme solution évidente, puisque 97,5 % de l’eau sur Terre est salée. Le dessalement peut avoir un sens dans des territoires sans alternative, pour des usages essentiels (alimentation hygiène), mais il pose des problèmes énergétiques, car produire de l’eau dessalée coûte quatre à cinq fois plus cher en énergie que pour les autres sources d’eau. Le dessalement pose aussi des questions environnementales majeures. Les rejets hypersalins, chargés en biocides et en produits chimiques, peuvent perturber localement les écosystèmes marins, en particulier en Méditerranée, où la dilution est limitée.
La gestion de l’eau n’est pas un problème technologique. Les solutions techniques existent. Le véritable enjeu est sociétal : quels usages juge-t-on légitimes ? Quelle place accorde-t-on à la sobriété ? Jusqu’où accepte-t-on de dégrader les écosystèmes pour maintenir nos modes de vie ? Persister dans une vision uniquement curative, consistant à traiter toujours plus, ou productive en dessalant est technologiquement faisable même si le coût sera de plus en plus élevé. Mais cela ne résoudra pas la problématique fondamentale qui est l’épuisement de la ressource avec comme corollaire la dégradation des écosystèmes terrestres et marins. Préserver l’eau, c’est plus réguler et mieux utiliser la ressource. C’est un choix qui ne peut être que collectif !
Un enjeu sociétal
À l’échelle mondiale, la crise de l’eau touche déjà massivement les populations les plus vulnérables. Plus d’un milliard d’êtres humains n’ont toujours pas accès à une eau potable sécurisée, et ils sont tout aussi nombreux à ne pas disposer d’un accès fiable à l’énergie — souvent les mêmes populations. Cette double contrainte limite fortement les solutions techniques, comme le dessalement, très énergivore. Sur la rive sud de la Méditerranée, la pression sur les ressources en eau est particulièrement forte, dans des territoires marqués par une agriculture intensive, une croissance démographique soutenue et des capacités de traitement encore inégales. Si les dispositifs de surveillance y sont moins développés qu’en Europe, ces pays ne sont pas en dehors de la dynamique scientifique globale : les suivis des résidus médicamenteux et des pesticides commencent à s’y structurer, révélant une prise de conscience progressive des enjeux sanitaires et environnementaux liés à l’eau.

Nicolas Roche

Professeur de génie des procédés à Aix-Marseille Université, Nicolas Roche est chercheur au Centre européen de recherche et d’enseignement en géosciences de l’environnement (CEREGE) et à l’Institut méditerranéen sur la transition environnementale (ITEM). Spécialiste des problématiques de l’eau, il travaille depuis plus de 35 ans sur le traitement et la réutilisation des eaux usées, ainsi que sur la valorisation des boues et des déchets, avec une exigence constante d’applicabilité des solutions scientifiques.
Il est membre du Haut Conseil de la santé publique, au sein de la commission spécialisée « Risques liés à l’environnement » et de l’Académie des technologies, sur les enjeux liés à l’eau et aux transitions environnementales. Il est Directeur de la Fédération de recherche ECCOREV (Écosystèmes continentaux et risques environnementaux) et a été pendant huit années vice-président académique de la Société française de génie des procédés. Son activité scientifique se distingue par une forte dimension interdisciplinaire internationale, un ancrage dans les enjeux sociétaux et sanitaires, et une ouverture affirmée vers les pays émergents, en particulier sur la rive sud de la Méditerranée. Il est à ce titre professeur affilié à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P, Maroc), où il développe également des projets de recherche.
Photo de Une : préserver l’eau, c’est plus réguler et mieux utiliser la ressource © 22-med