Albanie

La cuisine albanaise remise au goût du jour

“À la table albanaise, on ne mange pas seulement du pain — on mange de l'histoire.” Ce proverbe résume à lui seul la cuisine du pays. Mais, depuis des années, l’art culinaire local semblait avoir perdu sa voix. Dans les villes et les villages, les assiettes se remplissaient de plus en plus de saveurs étrangères — de la pizza italienne aux kebabs turcs — tandis que les plats traditionnels n’existaient plus que dans les souvenirs familiaux. Depuis peu, une nouvelle génération de chefs, d'agriculteurs et d'entrepreneurs se bat pour le retour des saveurs albanaises à table. Une cuisine plus moderne et attrayante, liant tradition et développement économique et culturel.

Depuis des décennies, de nombreux restaurants albanais suivaient les modèles de cuisines étrangères pour attirer des clients. Il était plus facile de proposer des pâtes ou des pizzas que de rester fidèle à un burek aux orties (feuilleté garni, spécialité incontournable des Balkans) ou de la viande rôtie sur un saç*. Ce modèle a également influencé la perception des Albanais vis-à-vis de leur propre nourriture, faisant apparaître la cuisine locale comme "vieillotte".

Mais le changement a commencé, sur le terrain : des chefs revenus au pays ont rapporté avec eux non seulement une expérience internationale, mais aussi la conviction que l'authenticité est la plus grande valeur qu'un petit pays comme l'Albanie puisse offrir.

La nourriture comme passeport culturel

Dans cette vague de renaissance, des noms comme celui d’Ismet Shehu, patron du “Ceren Ismet Shehut” à Surrel, près de Tirana, se distinguent. Car Shehu a créé une destination gastronomique où les recettes de sa grand-mère se marient avec une présentation moderne.

“Nous voulons que le monde goûte l'Albanie à travers notre cuisine. Chaque plat que nous préparons est un souvenir d'enfance et une histoire racontée sur notre pays”, explique-t-il.

Dans son restaurant, chaque ingrédient provient d'agriculteurs locaux. Un circuit court qui renforce l'économie locale et promeut une agriculture durable. Ce modèle montre que la tradition n'est pas un obstacle à l'innovation, mais une opportunité de se transformer en une nouvelle expérience culinaire et touristique.

Autre chef et autre exemple de cette renaissance de la cuisine albanaise : Bledar Kola. À la tête de son restaurant “Mullixhiu”, il a réussi à convaincre les touristes avec ses plats traditionnels. Kola croit que chaque bon plat commence par ses ingrédients. La collaboration avec de petits agriculteurs de toutes les régions de l'Albanie est une partie essentielle du concept de son restaurant. Il les soutient tout au long de l'année, les considérant comme de véritables partenaires, et pas seulement pendant la saison des récoltes.

“L'Albanie n'a pas besoin d'imiter qui que ce soit. Elle a sa propre cuisine, riche et unique. À travers la nourriture, nous montrons qui nous sommes,” souligne ce chef inspiré.

Du village au restaurant — une nouvelle économie de coopération

Aujourd'hui, de plus en plus de restaurants collaborent directement avec les agriculteurs. Des produits frais des villages environnants trouvent leur place sur des tables modernes, créant un circuit économique qui réduit la dépendance aux importations et revitalise la vie rurale.

Selon les données du secteur de la gastronomie, en 2023, les Albanais et les touristes ont dépensé plus de 800 millions d'euros dans des bars et des restaurants — une augmentation de 17 % par rapport à l'année précédente. Une part de plus en plus importante de ces revenus vont à à l'agrotourisme et aux restaurants qui proposent des produits locaux.

Dans certaines zones touristiques, comme dans le nord et le sud, la consommation de plats traditionnels pendant la saison estivale a augmenté jusqu'à 50 %. Les touristes recherchent en effet des expériences authentiques : un déjeuner avec des plats traditionnels dans une auberge de village vaut plus qu'un plat international dans un restaurant sans âme.

Une culture préservée, des savoirs transmis

De nombreuses recettes risquaient de disparaître en raison du manque de documentation et de transmission de génération en génération. Mais grâce aux collaborations entre universités, organisations de développement rural et communautés, des initiatives sont en cours pour les documenter, former les jeunes à la gastronomie locale et utiliser la technologie comme outil de promotion.

À Shkodër, un archivage numérique des saveurs traditionnelles a démarré, tandis qu'au sud, certains acteurs de l’agrotourisme ont commencé à exporter des produits comme des confitures et des vins artisanaux sous la marque “Made in Albania”. Ces étapes montrent que la tradition n'est pas simplement un souvenir, mais une opportunité de développement économique et de coopération intergénérationnelle.

De la mémoire au développement

Le retour de la cuisine albanaise est plus qu'une tendance gastronomique. C'est une histoire de développement qui unit économie, identité et durabilité. Les agriculteurs trouvent un marché, les chefs une inspiration, et les jeunes une raison de rester et d'investir dans leur pays.

Ainsi, à partir d’une cuisine et de ses recettes en passe d'être oubliées, l'Albanie construit aujourd’hui un nouveau modèle de fierté nationale. Un modèle qui montre que la tradition n'est pas un obstacle au développement, mais un point de départ des plus solides pour un avenir qui sait préserver le goût de ses racines.

* Viande d'agneau rôti lentement au four à bois, selon une méthode traditionnelle. Elle est d'abord marinée dans de l'huile d'olive, de l'ail, du romarin, de l'origan, du sel, du poivre, etc. Elle est ensuite rôtie lentement jusqu'à ce qu'elle soit très tendre, avec une croûte dorée et croustillante et un riche arôme fumé. Elle est généralement servie avec du pain maison, du yaourt et des légumes rôtis.
Une nouvelle génération de chefs et d’agriculteurs redonne voix à la cuisine traditionnelle © Mullixhiu

Photo de Une : Des produits frais des villages environnants trouvent leur place sur des tables modernes © Mullixhiu