Continent méditerranéen

La biodiversité urbaine au cœur de la transition des villes

Longtemps perçue comme marginale, la biodiversité urbaine s’impose aujourd’hui comme un levier central de la transition écologique des villes méditerranéennes. Soumise à de fortes pressions, elle résiste pourtant au cœur des espaces urbanisés, à condition d’être pensée, protégée et transmise. De la gestion des espaces verts à l’éducation au vivant, chercheurs et acteurs locaux esquissent les contours d’une ville plus résiliente, où la nature n’est plus décorative mais fonctionnelle et partagée.

Durant la période des fêtes de fin d’année, 22-med croise et met en perspective des solutions ayant fait l’objet d’articles parus dans 22-med.

Résumé des entretiens mené par  Justine Viros - Scientifique - publiés dans 22-med les 6 et 13 mars 2025

Les métropoles concentrent l’artificialisation, les infrastructures et les usages, mais elles ne sont pas pour autant des déserts biologiques. Jardins publics, friches, parcs, cours d’immeubles, talus, toitures et murs végétalisés composent une mosaïque d’habitats où s’installent oiseaux, insectes pollinisateurs, petits mammifères, reptiles ou plantes spontanées. Dans un bassin méditerranéen déjà exposé aux canicules, à la raréfaction de l’eau et aux épisodes extrêmes, cette biodiversité urbaine devient un enjeu de santé, de confort et d’adaptation, autant qu’un sujet de protection de la nature.

Une biodiversité sous pression, mais bien réelle

La ville impose des contraintes spécifiques. L’artificialisation des sols fragmente les habitats, coupe les circulations et réduit les continuités écologiques. La densification grignote les interstices, tandis que certains modes de gestion intensifs, comme les tontes fréquentes, la suppression des végétations spontanées et les palettes végétales peu diversifiées, appauvrissent les ressources disponibles pour la faune. La pollution lumineuse et sonore perturbe les cycles biologiques, en particulier pour les espèces nocturnes. Même si l’usage des pesticides a reculé avec la loi Labbé, l’ensemble des pressions cumulées reste fort.

Les papillons diurnes illustrent particulièrement ces fragilités. À Marseille, des suivis ont montré un déclin progressif à mesure que l’on se rapproche du centre urbain, avec une perte d’espèces typiquement méditerranéennes. La disparition des plantes natives nécessaires au stade chenille pèse directement sur la capacité des espèces à accomplir leur cycle de vie complet. Lorsque les plantes hôtes disparaissent, la reproduction devient impossible, même si des fleurs nectarifères subsistent.

Jardins privés, friches, parcs, l’existant compte autant que le nouveau

Renforcer la biodiversité urbaine ne signifie pas uniquement ajouter des espaces verts. Il s’agit d’abord de mieux gérer ce qui existe déjà, et de relier les espaces entre eux. Les jardins privés, bien que fragmentés, représentent une part importante des surfaces végétales en ville, notamment sous forme d’îlots entre immeubles. En réduisant la tonte, en diversifiant les strates avec des haies et des zones enherbées, en favorisant les plantes locales et en limitant l’arrosage non nécessaire, ces micro-espaces peuvent devenir des refuges pour les pollinisateurs et des étapes au sein de corridors de circulation.

Les friches urbaines, souvent vues comme des terrains en attente, jouent un rôle de réservoir. Leur végétation spontanée attire insectes et petits vertébrés, parfois plus efficacement que des aménagements très contrôlés. Des projets de réserves naturelles urbaines émergent ainsi pour préserver ces espaces tout en les rendant compréhensibles et acceptables socialement. La friche peut aussi être perçue comme sale ou abandonnée. La question est donc écologique, mais elle touche aussi à l’esthétique, à l’usage, à la sécurité et à la manière dont une ville accepte une nature moins domestiquée.

Toitures végétalisées, promesses, conditions et limites en climat méditerranéen

Les toitures et murs végétalisés sont souvent présentés comme une réponse rapide à la disparition d’habitats au sol. Ils peuvent contribuer au rafraîchissement, retenir une partie de l’eau, offrir des ressources florales et servir d’étapes entre deux espaces verts. Leur efficacité dépend toutefois de choix très concrets. La sélection des espèces doit être adaptée au vent, à la chaleur et à la sécheresse. Le substrat, l’entretien et la gestion de l’eau conditionnent aussi les résultats. En climat méditerranéen, l’arbitrage est délicat. Il faut viser l’esthétique sans surconsommer d’eau et diversifier les espèces sans recourir à des plantes exotiques peu utiles à la faune locale. À Marseille, une toiture végétalisée expérimentale de 5 000 m² fait l’objet d’un protocole de suivi, avec des résultats jugés prometteurs et appelés à être valorisés.

Gouvernance, la biodiversité urbaine comme bien commun

Un frein majeur identifié à Marseille tient à la fragmentation des responsabilités. Les parcs municipaux, les friches, les jardins privés et certains équipements publics relèvent d’entités différentes. Cette organisation rend difficile la mise en place de continuités écologiques cohérentes. Or la biodiversité urbaine se joue souvent dans les liens. Il faut relier des îlots de verdure, maintenir des passages et assurer une gestion compatible d’un site à l’autre.

C’est l’un des objectifs de projets de recherche comme Trajectoires. Ils visent à identifier les espaces les plus riches en biodiversité, à élaborer des indicateurs de naturalité et à questionner le devenir des friches urbaines dans une approche interdisciplinaire qui associe écologie et socio-urbanisme. L’enjeu est de produire des outils utiles aux politiques publiques. L’objectif est aussi d’éviter que la biodiversité ne soit traitée comme un supplément en fin de projet, et de l’intégrer dès la planification.

Éduquer au vivant, une condition de la protection

La transition écologique urbaine ne se décrète pas uniquement par la réglementation et les plans d’aménagement. Elle se construit aussi par la connaissance. Des sociologues ont montré que des mots liés à la nature disparaissent des dictionnaires pour enfants, au profit de termes technologiques, ce qui traduit une déconnexion croissante. La question est simple. Comment protéger ce que l’on ne connaît pas. L’éducation à la biodiversité devient donc un levier à part entière, au même titre que l’aménagement.

Magali Deschamps Cottin insiste sur trois axes complémentaires. Le premier consiste à végétaliser en privilégiant des espèces locales et en réduisant l’imperméabilisation. Le deuxième vise à préserver des habitats en laissant une place à la nature spontanée et en limitant l’artificialisation. Le troisième repose sur la formation et la sensibilisation des citoyens et des décideurs. Les réticences existent. La peur des insectes, la confusion entre biodiversité et désordre, ou le manque de connaissances techniques freinent l’évolution des pratiques de gestion.

Le parc Urbain des Papillons, un terrain d’étude, de formation et de démonstration

À Marseille, le parc Urbain des Papillons, à la Bastide Montgolfier dans le 14ᵉ arrondissement, illustre une approche qui combine recherche, pédagogie et gestion. Né de travaux en écologie urbaine, ce site fonctionne comme un laboratoire à ciel ouvert. Il accueille chercheurs, étudiants, professionnels et agents municipaux, avec l’objectif de diffuser des pratiques favorables à la biodiversité. Après une première décennie, les suivis montrent une augmentation du nombre d’espèces de papillons observées sur le site, signe qu’une gestion adaptée peut produire des résultats mesurables.

Le choix d’une espèce emblématique, le pacha à deux queues, sert à raconter une réalité souvent ignorée. Ce papillon dépend de l’arbousier pour le développement de sa chenille. Sans arbousier, il n’y a pas de reproduction. Cette pédagogie par le concret relie les décisions d’aménagement, comme le choix des essences plantées, à des effets écologiques directs et compréhensibles.

Un modèle reproductible, à condition d’impliquer les élus

L’ambition dépasse Marseille. Une association porte une charte qui garantit la rigueur scientifique et la dimension pédagogique. Des projets émergent aussi dans d’autres villes, comme Bordeaux, et pourraient voir le jour à Angers ou Lille. Un point revient régulièrement. L’implication des élus reste décisive pour faire évoluer les règles, les budgets, les cahiers des charges et les standards de gestion. Former les décideurs devient donc un chantier en soi, afin d’intégrer la biodiversité dans la planification, et pas seulement dans la communication.

Une opportunité urbaine, pas un obstacle

La biodiversité urbaine ne se limite pas aux espèces remarquables. Elle inclut une biodiversité ordinaire, celle du quotidien, qui structure les écosystèmes et rend des services. Elle soutient la pollinisation, contribue à la régulation et participe au rafraîchissement. Elle pèse aussi sur la qualité de vie et le bien-être. Pour qu’elle tienne ses promesses, elle doit être pensée de manière écologique. Cela suppose de travailler les continuités, de construire des palettes végétales adaptées, d’accepter une part de nature spontanée, d’articuler espaces publics et privés, et de prendre en compte l’acceptabilité sociale.

À l’échelle méditerranéenne, où les stress climatiques s’intensifient, la ville résiliente se dessine comme une ville qui réconcilie urbanisme et vivant. Il ne s’agit pas d’une ville simplement verdoyante à la marge. Il s’agit d’une ville qui reconnaît la biodiversité comme une infrastructure à part entière, et qui investit dans sa gestion et dans son apprentissage autant que dans sa création.

Le parc urbain des papillons s’étend sur un hectare du côté du quartier du Merlan à Marseille (France) © Agathe Perrier

Biographies

Justine Viros – Scientifique spécialiste de la transition environnement, de la forêt méditerranéenne et des interactions chimiques forêt – atmosphère dans le cadre du changement climatique. Elle occupe actuellement un poste d’ingénieure de Recherche au sein de la mission Interdiscipinarité(s) d’Aix-Marseille Université où elle est chargée de mission développement pour l’association Neede Méditerranée. Elle a notamment participé à l’écriture de la candidature d’Aix-Marseille Université en partenariat avec Neede à la création d’une chaire UNESCO intitulée « Education à la transition environnementale en méditerranée ».

Magali Deschamps Cottin – Enseignante chercheuse au LPED (Laboratoire Populations, Environnement, Développement). Écologue, entomologiste de formation, spécialisée en écologie urbaine, elle s’intéresse à la dynamique des communautés animales dans les écosystèmes anthropisés par l’étude des mécanismes de leur maintien ou de leur colonisation en relation avec les modes de gestion et de naturalité de ces espaces. Ses recherches sont majoritairement conduites en interdisciplinarité avec des sociologues, géographe et urbanistes en collaboration avec des gestionnaires d’espaces urbanisés.Elle a été à l’initiative de la création du projet du Parc Urbain des Papillons.

Photo de Une : une forêt ferticaleinstallée sur un immeuble de Milan en Italie © Francesco Ungaro - Pexels