En France, la forêt gagne encore du terrain mais s’affaiblit. En dix ans, le taux de mortalité des arbres a augmenté de 80 %, et près de 670 000 hectares sont aujourd’hui considérés comme en train de dépérir, selon les données de l’Office national des forêts et du Département santé des forêts. Dans le massif du Vercors, au sud de Grenoble, des citoyennes et citoyens ont choisi d’agir concrètement. En achetant collectivement des parcelles boisées, ils défendent une sylviculture locale, douce et durable. Un engagement de long terme pour préserver la forêt comme écosystème vivant.
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Face au dépérissement forestier, des citoyens passent à l’action
22-med – janvier 2026
• Dans le Vercors, des citoyennes et citoyens rachètent collectivement des parcelles forestières pour expérimenter une sylviculture douce et durable.
• Face à l’augmentation rapide de la mortalité des arbres en France, ces initiatives locales défendent la forêt comme un écosystème vivant et un bien commun.
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On parle champignons, chasse, météo et couleurs changeantes des feuilles sur les hauteurs de Lans-en-Vercors, dans le département de l’Isère. Une dizaine de personnes en bonnets, vestes imperméables et chaussures de randonnée marchent dans les pas d’un homme qui s’arrête régulièrement pour regarder la mousse poussée sur un arbre, tapoter l’écorce d’un autre et désigner un tronc à terre. Il commente pour le groupe : « C’est la délimitation de la forêt qui nous intéresse aujourd’hui. On ne l’a pas enlevé parce que ce tronc peut apporter plein de bonnes choses aux animaux et à la terre en se décomposant. »
Cet homme, c’est Benoît Coulée, forestier professionnel qui a cofondé Green Forest il y a maintenant cinq ans. Ce groupement forestier citoyen a pour objectif de racheter des parcelles de forêt pour les gérer autrement. Adieu les coupes rases, la monoculture et le besoin de rendement.
Un patrimoine vivant à transmettre
Le programme de ce samedi matin ? Se rendre dans l’une des forêts de Green Forest pour entretenir leurs plantations du printemps 2024. Soit 250 plants de chênes, érables, mélèzes, douglas, sapins et sorbiers à dégager d’une végétation parfois trop dense. Ces rencontres ont lieu deux fois par an et ravissent la quinzaine d’associés.
Chacun a investi à hauteur de 5 000 euros pour intégrer ce projet local de sylviculture douce. Tous convaincus que la forêt est un bien commun. « On achète des parts dans cette société et en échange on devient copropriétaire d’un bout de forêt. C’est un patrimoine, mais un patrimoine vivant », présentent Thierry et Anne-Marie, septuagénaires qui ont connu le projet grâce à un article dans la presse locale. Un autre associé s’est lancé dans le projet parce qu’il se demandait dans quoi épargner « sans que ce soit nocif pour le climat. C’est compliqué parce que dès qu’on a de l’argent, on a l’impression qu’il va polluer. »
Prendre soin des arbres plutôt que chercher le rendement
De son côté, Benoît repère de potentielles parcelles de forêts et évalue si elles ont un intérêt. Puis, grâce au fonds financier, il les propose à l’achat. « Ce qui est particulièrement chouette avec tout ça, c’est que l’accent est mis sur la gestion durable de la forêt. Avoir une diversité d’espèces, avec des tailles différentes pour coller à l’endroit et ses besoins », explique-t-il. Green Forest n’a pas pour but de maximiser le rendement de ses forêts, mais sa bonne santé.
En se rapprochant du secteur à défricher, tous se réjouissent : « On apprend plein de choses et on fait notre part pour le climat. Benoît est très pédagogue et on comprend mieux comment fonctionne la forêt. Il irait bien plus vite sans nous pour entretenir tous ces espaces, mais c’est le jeu », rigole Anne-Marie. Elle s’arrête pour écouter religieusement les consignes du jour.
L’hectare de forêt en Rhône-Alpes coûte entre 10 000 et 15 000 euros. Aujourd’hui, Green Forest est propriétaire de 300 hectares. Les associés coupent le bois quand c’est nécessaire et le vendent à des scieries locales. Cet argent est alors réinvesti dans l’achat d’autres parcelles. « On construit sur le long terme, on ne redistribue pas les dividendes aux associés – avec leur accord bien sûr ! commente Benoît. Et on ne dépassera pas les 1000 hectares. Ensuite, on investira dans nos forêts. »
Une gestion citoyenne face au dépérissement forestier
Comment reconnaître un arbre trop jeune pour être coupé ? Pourquoi en laisser un abîmé au sol ? Volontaires, curieux et sécateurs à la main, les néo-forestiers multiplient les questions. « Chaque arbre a un rôle, certains champignons qui s’y forment sont des alliés, répond tranquillement Benoît. On ne cherche pas une forêt parfaite, mais une forêt résiliente. »
« Avant, je voyais juste des arbres. Maintenant, je note les jeunes, les protecteurs, l’état des feuilles, les essences… », commente une autre associée emmitouflée dans son pull. Sécheresse, parasites, tempêtes, pression financière, le gérant de Green Forest liste les limites des forêts et alerte : « L’industrialisation du bois pousse à couper vite et souvent, à replanter une seule essence et à récolter de plus en plus jeune. Ce n’est pas ce dont a besoin la forêt. »
Une forêt qui s’étend mais s’affaiblit
Alors que la brume s’efface entre les troncs et que le soleil pointe (enfin) le bout de ses rayons, le petit groupe se disperse pour couper quelques ronces qui empêchent les nouveaux arbres de grandir. En achetant ces forêts, ces citoyens engagés espèrent les préserver, les laisser pousser, vieillir et les enrichir pour démontrer qu’une autre gestion de ces espaces est possible. Car la France, grand pays forestier avec 17,5 millions d’hectares en métropole (soit 32% du territoire métropolitain), fait également face à des statistiques inquiétantes.
En effet, selon l’Office national des forêts, en dix ans, le taux de mortalité des arbres a augmenté de 80%. Le Département santé des forêts (au ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire) estime que 670 000 hectares sont actuellement dépérissants – ce qui équivaut à 5% de la forêt française. En 2023, l’épicéa, le châtaignier et le frêne étaient identifiés comme présentant le plus de mortalité.
Alors pour le groupe de Green Forest, la forêt est bien plus que du bois. Ce sont des couleurs, des sols vivants, des oiseaux, des essences, des ombres et de l’eau. Des endroits dans lesquels se ressourcer… et à protéger.

Photo de Une : Gardiens de leurs forêts, les citoyens du Vercors prennent soin de leurs arbres. ©ZC