Arbre emblématique du Liban, le cèdre s’impose presque systématiquement dans les campagnes de reboisement. Sa force symbolique, largement mobilisée pour attirer soutiens et financements, conduit parfois à le planter seul, au détriment d’autres espèces locales. Des écologues alertent pourtant sur les risques écologiques d’une telle approche et plaident pour des choix plus diversifiés, fondés sur l’étude des sols, du climat et des équilibres naturels. Alors le cèdre mérite-t-il sa place prépondérante dans le reboisement ? 961 Scientia a interrogé Jean Stéphan, écologue professeur à l’Université libanaise.
Pendant trois semaines, 22-med s’associe au média scientifique libanais 961 Scientia et publie le jeudi une sélection d’articles pour un regard scientifique sur les enjeux méditerranéens depuis sa rive sud et le Liban.
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Est-il toujours judicieux de planter des cèdres ?
22-med – janvier 2026
• Au Liban, la priorité donnée au cèdre dans les reboisements interroge quand elle se fait en monoculture.
• Des écologues plaident pour des plantations diversifiées, adaptées aux sols, au climat et aux besoins des populations locales.
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Par Ronald Khoury - journaliste
Le Cedrus libani est l’arbre emblématique du Liban, celui qui remporte tous les suffrages. Rien d’étonnant donc à ce que les opérations de reboisement se concentrent souvent sur lui, car il suffit de le citer pour attirer tous les regards. Cela justifie-t-il pour autant que cette espèce soit aussi souvent prioritaire dans les campagnes de reboisement, notamment quand on envisage de ne rien planter d’autre sur une surface donnée ? Certaines voix s’élèvent pour tempérer cette tendance, pour des raisons principalement écologiques.
Comment choisit-on les espèces d’arbres à planter ?
Cela dépend du site et des espèces qui s’y trouvent – notamment les arbustes et les plantes herbacées – de la topographie du terrain, de la profondeur du sol… Choisir l’espèce à planter prend en compte son caractère endémique – dans le cas du Liban si elle est caractéristique de la région Liban-Syrie-Turquie – ou si elle se trouve sur la liste des espèces en danger de l’UICN (Union internationale de conservation de la nature). Dans ce dernier cas, son reboisement est tout à fait cohérent avec les efforts pour sa conservation.
D’autre part, il faut prendre en considération la nature de l’arbre, s’il s’agit d’une espèce à feuilles persistantes (vertes toute l’année) ou non. Dans le premier cas, cela signifie que l’arbre en question fera de l’ombre toute l’année, ce qui pourrait mettre à mal des arbustes et des plantes qui aiment l’exposition au soleil. Voilà pourquoi il est crucial d’étudier le terrain avant de programmer la reforestation.
Un autre facteur est essentiel, celui de la méthodologie de reboisement : utiliser de gros engins pour planter pourrait causer plus de dégâts que des méthodes plus manuelles.
La plantation de cèdres tient-elle toujours compte de ces facteurs ?
Le cèdre est, certes, un arbre emblématique, et la promesse de le planter attire l’attention en cas de levée de fonds. Le choix de cet arbre répond aussi, souvent, à une revendication des propriétaires de terrains privés ou des autorités responsables de terrains publics, et c’est ce qui met les écologues au coin du mur quand cette décision ne se justifie pas en matière de conservation.
En effet, s’il faut prendre en considération le paramètre du danger d’extinction, le cèdre n’est plus sur la liste des espèces directement menacées, suivant une étude que j’ai menée avec des partenaires. Les Turcs ont planté 250 000 mètres carrés de cèdres ces dernières années, et les Libanais ont doublé les surfaces des cédraies.
Il est vrai qu’on a beaucoup parlé du risque qui guette les cèdres du fait du changement climatique, mais il ne s’agit pas de la seule espèce qui est exposée à un pareil danger.
D'un point de vue écologique, quel est le danger de planter massivement une seule variété d’arbres ?
Nous avons l’exemple de la réserve de Tannourine (hauteurs du Batroun, au Liban-Nord), une forêt constituée presque entièrement de cèdres. L’attaque d’un seul insecte nuisible y a fait des ravages, étant donné le manque de diversité, ce qui a permis au nuisible de passer d’arbre en arbre sans entrave. Il est bien établi mondialement que la biodiversité signifie plus de résilience. De plus, le cèdre étant un arbre à feuilles persistantes, il pourrait nuire à la biodiversité si les espèces en présence sont affectées par son ombre.
En fait il faut trouver un compromis : planter une certaine proportion de cèdres en même temps que d’autres espèces endémiques et bien adaptées à la sécheresse grandissante en raison du changement climatique. Sans compter qu’il est justifié de planter des arbres ayant une valeur économique, afin que la forêt reste une source de revenus pour les populations locales. Enfin, il est nécessaire d’éviter une éventuelle nécessité à l’irrigation par une eau plus utile à l’utilisation humaine, aux animaux et à la nature.
Comment faire évoluer les mentalités ?
Il faudrait promouvoir des méthodes de reboisement plus durables, qui tiennent compte de l’étude du terrain, de la science et du développement durable des populations voisines. Il faut aussi expliquer au plus grand nombre l’importance des autres espèces d’arbres pour la nature libanaise.


Jean Stephan est professeur associé à la Faculté des Sciences de l’Université libanaise, spécialisé dans la conservation de la biodiversité et la gestion des ressources naturelles. Ancien ingénieur agricole au Ministère de l’Agriculture et ex-responsable du Département du Développement Rural et des Ressources Naturelles du Mont-Liban, il collabore avec des organisations internationales sur des projets liés à la gestion forestière, l’aménagement stratégique des territoires, l’adaptation au changement climatique et les études d’impact environnemental.
Membre actif de l’UICN (Groupe de spécialistes des arbres), de l’International Oak Society et de l’AIFM, ses travaux se concentrent sur la biodiversité et son utilisation durable dans un contexte de changement climatique.
Photo de Une : cèdre du Liban dans la réserve naturelle de Jaj © Edward SFEIR