Continent méditerranéen

Chroniques méditerranéennes #2 Itinéraires d’un promeneur solitaire, de Rijeka à Sarandë

Longtemps je me suis représenté la Méditerranée à partir d’une image toute faite. Elle semblait comme « naturelle » pour un Français ou un Européen : l’Europe, au nord, est en dessus, et l’autre rive, africaine et arabe, au sud, est en dessous. Mais cette représentation, très largement répandue et dominante, n’est rien d’autre qu’une convenance, trop longtemps indiscutée. Le géographe andalou, Al Idrissi, qui travaillait pour le roi Roger II le Normand, en Sicile, représentait la Méditerranée tout autrement : l’Afrique est en dessus et l’Europe en dessous.

Lorsque j’ai vu pour la 1ère fois cette carte d’al Idrissi et découvert cet autre cap, j’étais comme perdu, je n’avais plus aucun repère pour me situer dans cette mer entre les terres que forme la Méditerranée.

Il est grand temps d’apprendre à décentrer notre regard, à faire varier nos perspectives, supposées être « géographiques », et à reconnaître les cartes mentales qui sont imprimées dans nos têtes. Elles façonnent le regard que nous portons sur le monde.

Ainsi un vif étonnement survient lorsqu’on fait l’expérience d’une autre Méditerranée, parallèle, descendante ou longitudinale, à travers ce long doigt de mer de 800 km que dessine l’Adriatique. Une autre perspective se dessine alors, chemin faisant, dans ce qui relève du monde méditerranéen, mais pas seulement.

Predrag Matvejevitch, l’auteur fameux du Bréviaire méditerranéen, nous avait alerté : « l’Atlantique ou le Pacifique sont des mers de distances, la Méditerranée une mer de voisinage, l’Adriatique d’intimité. »

Al Idrissi représentait la Méditerranée tout autrement : l’Afrique est en dessus et l’Europe en dessous

Cette intimité saute aux yeux lorsque l’on trace un itinéraire de Rijeka, en Croatie, jusqu’à Sarandë, en Albanie. Il y a comme une évidence, qui vient des lointains de l’histoire, strates communes, entrelacées, où se nouent des rivalités d’empires, à travers la puissance de la Sérinissime, la République de Venise qui a étendu son influence sur toute cette mer, devenue largement vénitienne, face au pouvoir du Grand Turc, de l’Empire ottoman qui s’y est opposé résolument et a fait naître des confrontations multiples entre ces puissances rivales, l’une chrétienne, l’autre musulmane.

Cette Méditerranée parallèle est ainsi traversée par de nombreuses traces architecturales, forts et citadelles, qui témoignent de lignes frontières, de flux et de reflux de populations, à travers les vifs combats qui ont fait l’histoire au long cours de ce monde, à la fois morcelé et profondément relié.

Les traits d’intimité entre ces cités d’une Adriatique méditerranéenne sont bien là : vérandas et feuilles de vignes, terrasses et oliviers, café a la turca et expresso à l’italienne, vent puissant, la bora, qui secoue les îles comme les péninsules qui s’avancent dans la mer et nous rappelle l’univers volcanique et les nombreuses secousses qui caractérisent cette région du monde, là où les plaques telluriques Eurasienne et Africaine s’entrechoquent, dans les profondeurs.

L’intimité témoigne de ces chocs, de ces frottements multiples qui créent à la fois une réelle proximité, dans les modes de vie, et un vif sentiment de distance, dans les appartenances revendiquées. La Croix et le Croissant cohabitent, et ne cohabitent pas, selon les périodes de l’histoire, les jeux de frontières et les rivalités d’empires. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Un détour par la fiction nous fait entrer, mieux encore, parmi les tours et les détours de cette Méditerranée parallèle. C’est dans une petite île Adriatique qu’Ante Tomić[1] déploie son récit ou son conte savoureux « Les enfants de Sainte-Marguerite ». Un commandant de police, un peu loufoque et pas très scrupuleux, décide de transformer sa prison en chambres d’hôtes. Il cherche à tirer parti de la grande fête populaire de l’île, la Sainte-Marguerite, en vendant des kebabs, ici appelés čevapčiči, qu’il ne sait pas vraiment cuisiner.

Or son prisonnier, Selim, réfugié syrien échoué sur l’île, dont c’est la spécialité familiale, lui propose de les préparer. C’est un véritable festin, jubilatoire, qui s’annonce, où la cuisine retisse des liens enfouis, où se brouillent les frontières entre les uns et les autres. « Des milliers d’années avant que nos ancêtres croates s’installent sur ces terres, mes chers, on mangeait des čevačpiči ici. Voilà ce qu’il en est de l’authenticité méditerranéenne. (…) Les peuples et leurs religions se sont férocement combattus en ces terres, mais bien plus souvent se sont mélangés, ont coopéré, échangé des chansons, des histoires et des recettes d’agneau à la broche, de fromage de chèvre, de chou farci, de risotto à l’encre de seiche et de čevačpiči.

En résumé, tout est pareillement authentique et inauthentique dans notre monde méditerranéen. Tout est pareillement vrai et pareillement faux ». Comment dire mieux que ce conte, véritable apologue où s’enflamme, pour finir, une passion soudaine entre Silvija, la plantureuse jeune fille du policier, et le beau Selim qui l’emporte jusqu’à Marseille… où ils eurent de très beaux enfants !

À suivre…

[1] Ante Tomić, Les enfants de Sainte Marguerite, Libretto, 2025

Thierry Fabre
Fondateur des Rencontres d’Averroès, à Marseille.
Ecrivain, chercheur et commissaire d’expositions. Il a dirigé la revue La pensée de midi, la collection BLEU chez Actes-Sud et la programmation du Mucem. Il a créé le programme Méditerranée de l’Institut d’études avancées d’Aix-Marseille-Université.
Il est en charge de la responsabilité éditoriale de 22-med.