Continent méditerranéen

Le journalisme comme passerelle face aux fractures de la Méditerranée

À Beyrouth, le 21 septembre, le Prix Samir Kassir 2026* a récompensé cinq travaux journalistiques mettant en lumière des réalités souvent invisibles. Déplacements forcés, discours de haine, accès aux services essentiels, enfants disparus ou inégalités en prison sont au cœur de sujets ancrés dans le quotidien, derrière lesquels se dessinent les fractures de toute une région. Les sujets récompensés racontent surtout ce que ces crises changent dans la vie de ceux qui les subissent et ce que le travail journalistique permet d’en révéler.

Chaque jeudi, 22-med ouvre ses pages à un média du bassin méditerranéen et publie, dans son intégralité, l’un de ses articles. Une enquête, un reportage ou un récit pour découvrir d’autres choix éditoriaux, d’autres façons de raconter la Méditerranée. Pour ouvrir cette rubrique, la rédaction fait exceptionnellement un pas de côté. Direction le Liban, avec un article consacré au prix Samir Kassir, qui récompense chaque année le travail de journalistes engagés pour la liberté de la presse.

Par Edward Sfeir

Pour sa 21e édition, le concours organisé par la Délégation de l’Union européenne au Liban et la Fondation Samir Kassir a reçu 300 candidatures venues de onze pays du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et du Golfe. Une participation qui intervient alors que la liberté de la presse reste fragile dans une grande partie de la région. Au Liban, où le prix est organisé, elle occupe une place particulière.

« La liberté d'expression est la valeur qui distingue le Liban de plein de pays de la région. C'est un pays qui a connu tant de drames, tant de détresses et qui continue à faire face à beaucoup de difficultés, affirme Ayman Mhanna, directeur exécutif de la Fondation Samir Kassir. Sans liberté d'expression, nous ne pouvons pas poser les questions qui fâchent. Nous ne pouvons pas enquêter sur les raisons profondes de notre malaise économique, de notre malaise sécuritaire. C'est uniquement une presse libre et une expression libre qui peuvent vraiment demander des comptes à ceux qui, depuis des années, sont au pouvoir, contrôlent nos vies et n'ont jamais été inquiétés, ni par le processus judiciaire, ni par le processus politique. Il ne nous reste que la liberté d'expression ! »

Une tente en guise d’adresse

En Palestine, Ahmad Al-Agha, lauréat ex æquo dans la catégorie Article d’opinion, raconte dans La tente l'expérience du déplacement à Gaza. Publié sur Raseef22 en février 2026, son texte décrit ce que signifie la perte d’un logement et d’un espace privé. Peu à peu, le numéro attribué à une tente pour recevoir de l’aide remplace l’adresse, le foyer et le sentiment d’appartenance. Le déplacement forcé prend alors une dimension très concrète. Ce reportage montre aussi ce que le journalisme peut apporter au récit d’une crise. Rapporter les faits, mais aussi en documenter les conséquences concrètes sur ceux qui les vivent.

Les mots qui divisent

Fatima Ahmad, lauréate ex æquo dans la même catégorie, s’intéresse à la fragmentation de la société syrienne. Dans son article Graines de haine, moisson de blessures, publié sur Sot-Sy, elle analyse la manière dont la langue et les identités peuvent devenir des instruments d’exclusion et d’accusation. La journaliste défend l’éducation au respect de la diversité et le dialogue comme moyens de préserver le pluralisme pendant la transition politique syrienne.

Quand des toilettes deviennent un enjeu de droits

En Irak, Mariya Talal Al-Samarrai s’est penchée sur un problème très quotidien : l’accès des femmes à des toilettes sûres et propres dans les écoles, les universités et les lieux de travail. Dans son enquête Ne buvez pas d’eau avant de sortir… À la recherche de toilettes pour femmes en Irak, publiée sur Jummar, elle montre les conséquences du manque d’installations adaptées sur la santé, l’intimité et la dignité des femmes, mais aussi sur leur accès aux études et à l’emploi. L’enquête permet de rendre mesurable un problème ordinaire que les politiques publiques peuvent facilement négliger. Une expérience individuelle devient alors une question collective : quelles infrastructures une société doit-elle mettre en place pour permettre à toutes et tous d’étudier et de travailler dans des conditions dignes ?

Enquêter pour retrouver les invisibles

En Syrie, Ali Al-Ibrahim et Mais Katt se sont intéressés au sort d’enfants de détenus sous le régime de Bachar al-Assad. Les enfants volés de Syrie,une enquête réalisée par l’Unité syrienne de journalisme d’investigation avec plusieurs médias internationaux, révèle un système dans lequel des enfants auraient été placés dans des foyers d’accueil et séparés de leurs familles. L’ampleur de l’enquête a nécessité la coopération de plusieurs organisations et médias, capables de croiser leurs informations au-delà des frontières. Documents, témoignages et données ont ainsi permis de retrouver la trace de certains enfants, de reconstituer des parcours et d’interroger les institutions responsables. Une méthode particulièrement adaptée à une affaire dont les ramifications dépassent largement la Syrie et qu’un média isolé aurait difficilement pu appréhender dans son ensemble. C’est aussi la seconde fois qu’Ali Al-Ibrahim, est récompensé après son prix obtenu en 2019.

Derrière les murs

Au Liban, Antoni Barakat s’est intéressé à la prison de Roumieh, l’une des plus grandes du pays. Son reportage Les deux prisons de Roumieh, diffusé sur Naqd Media, met en évidence les différences de traitement entre détenus, les phénomènes de corruption et de privilèges, ainsi que la cohabitation problématique d’un quartier pour mineurs avec une prison pour adultes. Le reportage a également reçu le Prix des étudiants, décerné par un jury d’étudiants libanais en journalisme et en communication. Ce travail donne à voir le fonctionnement quotidien d’une institution fermée et révèle les inégalités qui peuvent rester invisibles derrière ses murs. Le journalisme permet alors de regarder à l'intérieur des systèmes dont le public ne voit généralement que les portes.

Des sujets qui dépassent les frontières

« Je crois que partout dans le monde, la liberté d'expression est un peu sous menace, aussi bien en Europe que dans le Moyen-Orient, que dans d'autres pays », affirme Sandra De Waele, ambassadrice de l’Union européenne au Liban. « Et il est clair que, pour avoir des sociétés vraiment démocratiques où on peut se poser des questions sur la façon dont les choses sont gérées par les gouvernants, par le gouvernement, la liberté d'expression et la presse sont vraiment primordiales. »

L’édition 2026 donne aussi la mesure de la diversité des regards portés sur la région. Parmi les 300 candidatures figuraient 194 enquêtes, 66 articles d’opinion et 40 reportages audiovisuels. Derrière des contextes politiques et sociaux différents, nombre de sujets se font écho : déplacements forcés, discriminations, accès aux services publics, mémoire des disparus, droits des détenus ou discours de haine. Des réalités locales qui ne s’arrêtent pas aux frontières.

Au Liban, cette liberté de raconter et d’enquêter s’accompagne aussi d’un débat sur la responsabilité des médias. « La liberté d'expression au Liban est indispensable. Notre pays est connu dans la région pour cette liberté d'expression. Donc, on s'attache de plus en plus à cette liberté, mais en même temps, on parle de liberté “responsable”, qui lutte contre les fausses informations, mais en même temps contre le discours de la haine qui a des effets destructeurs sur nos sociétés », souligne Elissar Naddaf, PDG de Télé Liban, la télévision nationale libanaise.

Les travaux récompensés cette année s’inscrit dans un contexte particulier. Mais les questions qu’ils soulèvent trouvent souvent un écho ailleurs dans la région. Les faire connaître au-delà du pays où elles ont été documentées permet aussi de confronter les expériences et les réponses apportées. À l’échelle de la Méditerranée, faire circuler ces récits permet ainsi de regarder autrement des réalités que les frontières tendent à isoler.

* Journaliste, écrivain et historien franco-libanais, Samir Kassir est né en 1960 à Beyrouth. Collaborateur notamment de L’Orient-Le Jour et du Monde diplomatique, il défendait la liberté d’expression et l’indépendance du Liban. Il a été assassiné le 2 juin 2005 à Beyrouth par l’explosion d’une bombe placée sous sa voiture. Créé la même année par l’Union européenne, le Prix Samir Kassir pour la liberté de la presse est décerné depuis 2006 à des journalistes du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et du Golfe.

Les lauréats lors de la remise des prix © DR