Les images de la Méditerranée sont souvent associées à l'érosion de la biodiversité, aux pollutions ou aux effets du changement climatique. Pourtant, derrière ces constats bien réels, une autre histoire s'écrit. Lorsque les habitats sont protégés, que les activités humaines sont mieux encadrées et que les connaissances scientifiques progressent, des écosystèmes retrouvent peu à peu leur équilibre. Des herbiers se reconstituent, des récifs jusque-là inconnus sont préservés et des espèces emblématiques réapparaissent. Ces évolutions restent fragiles, mais elles montrent que la restauration des milieux marins peut produire des résultats concrets.
Durant les mois de juillet et d’août, 22-med propose à ses lecteurs une série de synthèses thématiques. L’objectif est d’explorer un même enjeu à travers des expériences, des initiatives et des regards complémentaires menés des deux côtés de la Méditerranée Les articles du jeudi rassemblent des entretiens avec des scientifiques et des articles réalisés avec des médias méditerranéens partenaires. L’ensemble est à retrouver dans les 11 langues du média.
La posidonie ou « l’intimité » d’un herbier vivant, Olivier Martocq - France
L’hippocampe, signe de la restauration de la biodiversité en Méditerranée, Olivier Martocq - France
Une découverte inattendue au large des îles Foúrni, Olivier Martocq – Grèce
La restauration des écosystèmes est rarement spectaculaire. Elle se mesure souvent à des changements presque imperceptibles, qui ne deviennent visibles qu'après plusieurs années d'efforts. Un herbier qui s'étend de nouveau, des espèces qui reviennent occuper leur habitat ou des fonds marins enfin protégés racontent la même histoire. Lorsqu'on réduit les pressions exercées sur les milieux et qu'on leur laisse du temps, la biodiversité retrouve progressivement sa place.
Les herbiers, fondations invisibles de la biodiversité
Sous la surface, les herbiers de posidonie jouent un rôle essentiel dans l'équilibre de la Méditerranée. Ils produisent de l'oxygène, captent du carbone, stabilisent les fonds marins et servent d'abri ou de nurserie à une multitude d'espèces. Pourtant, leur importance reste souvent méconnue du grand public.
Le photographe et plongeur Nicolas Barraqué a choisi d'en révéler toute la richesse à travers deux années d'observations autour de Porquerolles et de la presqu'île de Giens. Son travail met en lumière un univers d'une grande complexité, où la photographie devient aussi un outil scientifique. Certaines de ses images ont permis d'identifier des comportements inconnus ou de confirmer la présence d'espèces jamais recensées auparavant en Méditerranée. Au fil des décennies, il a également observé les effets positifs des politiques de protection : amélioration de la qualité des eaux, retour des mérous, reproduction régulière des gorgones ou limitation des mouillages destructeurs.
Son regard invite à dépasser une vision exclusivement catastrophiste de la Méditerranée. Sans nier les menaces qui pèsent sur cette mer, il rappelle que les politiques de préservation mises en œuvre depuis plusieurs décennies produisent déjà des résultats visibles lorsque les écosystèmes disposent du temps nécessaire pour se régénérer.
Restaurer un écosystème, une œuvre collective
À Six-Fours-les-Plages, dans la lagune du Brusc, la disparition de plus de 99 % de l'herbier de cymodocée au début des années 2000 a profondément bouleversé l'ensemble de l'écosystème. Avec lui ont disparu de nombreuses espèces, dont l'hippocampe devenu l'emblème du site.
Depuis plusieurs années, scientifiques, collectivités, associations, gestionnaires d'espaces protégés et habitants travaillent ensemble pour restaurer cette lagune. Les actions sont multiples : limitation des pressions humaines, transplantation d'herbiers, réintroduction d'holothuries pour régénérer les sédiments, amélioration des équipements d'assainissement ou encore réglementation du mouillage. Chacune de ces mesures répond à un même objectif : recréer les conditions favorables au retour durable de la biodiversité.
Les premiers résultats apparaissent déjà. Les herbiers recolonisent progressivement certains secteurs, des syngnathes ont été observés et un jeune hippocampe a récemment été aperçu dans la lagune. Plus qu'un simple symbole, cette réapparition témoigne de la capacité d'un milieu à retrouver peu à peu son fonctionnement lorsque les causes de sa dégradation sont traitées.
Découvrir pour mieux protéger
Toutes les restaurations ne commencent pas sur des sites dégradés. En mer Égée, c'est une découverte scientifique qui a conduit à protéger un écosystème jusque-là largement ignoré.
Alertés par des pêcheurs locaux, des chercheurs ont mis au jour, à plus de cent mètres de profondeur autour de l'archipel de Foúrni, d'importants récifs coralligènes. Véritables forêts animales sous-marines, ces formations offrent un refuge à une biodiversité exceptionnelle mais restent particulièrement vulnérables au chalutage de fond. Les explorations menées grâce à des robots sous-marins puis aux plongeurs d'Under The Pole ont révélé la richesse de ces habitats et leur intérêt scientifique, notamment avec la découverte d'éponges produisant des molécules aux propriétés antibactériennes.
Cette aventure illustre le rôle complémentaire des savoirs locaux, de la recherche et de la mobilisation citoyenne. Les informations fournies par les pêcheurs ont orienté les scientifiques, les images ont sensibilisé le grand public et les résultats ont finalement conduit la Grèce à créer, en 2025, une aire marine protégée de 430 km² autour de Foúrni. Une décision qui inscrit désormais ces récifs parmi les espaces marins les mieux protégés du pays.
Restaurer la Méditerranée, pas à pas
Les trois expériences présentées montrent que la restauration de la biodiversité ne repose jamais sur une solution unique. Elle demande du temps, des connaissances scientifiques, des moyens financiers, des règles parfois contraignantes et une coopération entre de nombreux acteurs.
Elles rappellent aussi que les écosystèmes méditerranéens possèdent une capacité de résilience souvent sous-estimée. Lorsqu'un herbier est préservé, lorsqu'une lagune retrouve son équilibre ou lorsqu'un récif bénéficie enfin d'un statut de protection, le vivant reprend progressivement sa place. La restauration ne consiste donc pas à recréer artificiellement la nature, mais à lui redonner les conditions nécessaires pour qu'elle puisse, autant que possible, se reconstruire elle-même.


Nicolas Barraqué Plongeur depuis 1979, photographe depuis 1984, auteur, éditeur et infographiste, Nicolas Barraqué est une figure centrale du monde subaquatique méditerranéen. Ancien président de l’association Déclic Bleu Méditerranée, fondateur de la maison d’édition Turtle Prod (une quarantaine d’ouvrages), directeur du magazine Plongez !, il a aussi initié Galathéa, devenu en dix ans un rendez-vous majeur de la culture marine en France.
Sa carrière est également marquée par une innovation mondiale : la technique du panoramique sous-marin, utilisée pour reconstituer en une seule image, sans déformation, des épaves entières – dont celle du Rubis. Une prouesse qui lui a valu en 2021 le Trident d’Or, distinction de l’Académie internationale des sciences et techniques sous-marines.

Tim Grandjean est porteur du projet Protecting Aegean Coralligenous. Il est chercheur à l’Archipelagos Institute of Marine Conservation et doctorant au Royal Dutch Institute of Sea Research.

David Sussmann Président de Seafoodia et président-fondateur de Pure Ocean, David Sussmann crée Seafoodia en 1996 à Rhode Island (États-Unis), avant de développer l'entreprise en Europe. Spécialisée dans la distribution internationale de produits de la mer, elle exporte aujourd’hui vers plus de 70 pays.
Au fil de ses voyages professionnels, il prend conscience de la dégradation des milieux marins et fonde en 2017 l’ONG Pure Ocean afin de soutenir la recherche scientifique consacrée à la protection des écosystèmes marins fragiles et de la biodiversité.
Photo de Une : Fleur de Posidonie © Nicolas Barraqué