Longtemps, la nature a été considérée comme un décor ou une ressource. Aujourd’hui, scientifiques, agriculteurs et éleveurs rappellent qu’elle repose sur des équilibres fragiles dont dépend aussi notre avenir. Préserver les sols, maintenir des paysages ouverts ou adapter les pratiques agricoles ne revient pas seulement à protéger des espèces. C’est aussi une manière de préserver les conditions de vie des sociétés humaines.
Durant les mois de juillet et d’août, 22-med propose à ses lecteurs une série de synthèses thématiques. L’objectif est d’explorer un même enjeu à travers des expériences, des initiatives et des regards complémentaires menés des deux côtés de la Méditerranée. Cet article est une synthèse de trois reportages publiés par 22-med, à retrouver dans les 11 langues du média.
Le ver de terre, un allié précieux de la nature, Marie Le Marois – France
Une bouvière face à la disparition des alpages, Katarina Oblak – Slovénie
En Lombardie, les riziculteurs protègent les poussins d’échassiers, Valentina Saini – Italie
À première vue, ces trois histoires n’ont pas grand-chose en commun. L’une s’intéresse à un animal discret qui vit sous nos pieds, une autre suit le quotidien d’une bergère dans les Alpes slovènes, la troisième raconte la mobilisation inattendue de riziculteurs italiens pour protéger des oiseaux. Pourtant, toutes montrent que les activités humaines peuvent contribuer au maintien des équilibres naturels lorsqu’elles s’appuient sur une meilleure connaissance du vivant plutôt que sur sa seule exploitation.
Le rôle essentiel des espèces discrètes
Le ver de terre ne bénéficie ni du prestige des grands mammifères ni de la fascination qu’exercent certaines espèces emblématiques. Pourtant, il figure parmi les organismes les plus importants pour le fonctionnement des écosystèmes terrestres. En brassant la terre, en creusant des galeries et en transformant la matière organique, il améliore la fertilité des sols, facilite l’infiltration de l’eau et nourrit les plantes. À lui seul, il contribue au bon fonctionnement d’une agriculture durable.
Les chercheurs rappellent toutefois que cette biodiversité souterraine reste fragile. Le labour intensif, les produits phytosanitaires et certaines pratiques agricoles réduisent la diversité des espèces présentes dans les sols. Au-delà du sort du lombric, c’est toute une chaîne écologique qui risque de s’appauvrir, avec des conséquences sur les cultures, la qualité des sols et la résilience des territoires face au changement climatique.
Des paysages façonnés par les femmes et les hommes
Les milieux naturels ne sont pas toujours séparés des activités humaines. Dans les Alpes juliennes, les pâturages d’altitude existent précisément parce que des générations de bergers les entretiennent depuis des siècles. Lorsque ces pratiques disparaissent, les paysages changent, les prairies se referment progressivement sous la forêt et une partie de la biodiversité qui leur est associée s’efface également.
Lucija Gartner fait partie des dernières personnes à maintenir cette tradition. Chaque été, elle élève ses vaches, fabrique du fromage et accueille de jeunes volontaires venus découvrir ce métier exigeant. Son engagement dépasse largement la production agricole. Il contribue aussi à transmettre un patrimoine vivant et à préserver un équilibre entre activité humaine et environnement montagnard.
Produire autrement sans renoncer à la biodiversité
En Lombardie, la rencontre entre agriculture et biodiversité prend une forme différente. Dans les rizières de Cassolnovo, les agriculteurs ont choisi d’adapter leurs pratiques après la découverte de plus d’une centaine de nids de chevaliers d’Italie. Plutôt que de considérer ces oiseaux comme un obstacle, ils ont ralenti leurs travaux, modifié leurs passages de tracteurs et interrompu ponctuellement certains traitements afin de protéger les poussins.
Cette initiative montre qu’une agriculture productive peut aussi tenir compte des rythmes du vivant. Les rizières cultivées selon la méthode traditionnelle par immersion constituent d’ailleurs des milieux favorables à de nombreuses espèces, tandis que les oiseaux et les amphibiens participent naturellement à la régulation des insectes. La biodiversité devient alors un allié du travail agricole plutôt qu’une contrainte.
Vers un nouvel équilibre
Pendant longtemps, la protection de la nature a souvent été pensée comme une manière de tenir les activités humaines à distance. Les histoires racontées ici suggèrent une autre voie. Elles montrent que certains paysages méditerranéens sont devenus, au fil des siècles, le résultat d’un équilibre entre les espèces et celles et ceux qui les habitent. Lorsque cet équilibre se rompt, ce n’est pas seulement une espèce qui disparaît, mais parfois tout un fonctionnement écologique.
Demain, le défi ne sera sans doute plus de choisir entre produire et préserver. Il consistera à inventer des pratiques capables d’intégrer pleinement le vivant, en reconnaissant qu’un sol fertile, un alpage entretenu ou une rizière accueillant des oiseaux ne sont pas des contraintes à gérer, mais des richesses dont dépend aussi l’avenir des territoires méditerranéens.

Photo de Une : les chevaliers d’Italie nichent dans les rizières © M.-Nocciola-giu