La culture ne se limite ni aux musées ni aux salles de spectacle. À travers un festival, une bande dessinée, une exposition ou une initiative locale, elle peut faire revivre un territoire, transmettre une mémoire, éveiller les consciences ou rapprocher des communautés. Partout en Méditerranée, des artistes, des associations et des citoyens montrent qu’elle est aussi une manière d’agir sur le monde.
Durant les mois de juillet et d’août, 22-med propose à ses lecteurs une série de synthèses thématiques. L’objectif est d’explorer un même enjeu à travers des expériences, des initiatives et des regards complémentaires menés des deux côtés de la Méditerranée. Cet article est une synthèse de trois reportages publiés par 22-med, à retrouver dans les 11 langues du média.
L’art pour créer du lien dans les Aurès, Tarik Hafid – Algérie
La culture au cœur de la conscience écologique, Lilia Blaise – Tunisie
À Missolonghi, un tableau de Delacroix redonne vie à la ville, Kelly Fanarioti – Grèce
Films Femmes Méditerranée : le cinéma au féminin pluriel, Nathania Cahen – Continent méditerranéen
Un festival qui redonne vie à des villages de montagne, une bande dessinée qui raconte l’écologie autrement, un tableau devenu le symbole du renouveau d’une ville et un festival de cinéma qui relie les deux rives de la Méditerranée. Ces initiatives sont très différentes, mais elles partagent une même ambition. Faire de la culture un levier d’action, capable de créer du lien, de transmettre une mémoire et d’ouvrir de nouvelles perspectives.
Redonner vie aux territoires
Dans les Aurès, le groupe Agir Villages Aurès est né d’un constat simple : les villages possèdent un patrimoine exceptionnel, mais leurs habitants manquent souvent d’occasions de le faire vivre ensemble. Sous l’impulsion de Souhila Guerfi, des bénévoles organisent des festivals itinérants où se mêlent expositions, ateliers artistiques, poésie, restauration des maisons traditionnelles et transmission des savoir-faire locaux. La culture devient ici un moyen de renforcer les liens entre les habitants tout en préparant l’avenir à travers des formations à l’artisanat, au tourisme ou au numérique.
À plusieurs centaines de kilomètres de là, en Grèce, Missolonghi suit une logique comparable. Le prêt exceptionnel du tableau La Grèce sur les ruines de Missolonghi d’Eugène Delacroix a d’abord attiré des milliers de visiteurs venus découvrir une page majeure de la guerre d’indépendance grecque. Mais l’événement a surtout servi de déclencheur. Des habitants qui ne fréquentaient plus leur musée y sont retournés, des expatriés ont redécouvert leur ville et l’association Messolonghi By Locals multiplie désormais les projets mêlant patrimoine, tourisme, éducation et protection de la lagune. L’œuvre n’est plus seulement un témoignage du passé : elle devient un point d’appui pour imaginer l’avenir.
Dans les deux cas, la culture ne consiste pas à conserver un héritage derrière des vitrines. Elle remet en mouvement des territoires qui cherchent à construire un nouveau récit collectif.
Changer le regard
La création artistique peut aussi agir sur les représentations. En Tunisie, l’autrice et illustratrice Nada Dagdoug a choisi la bande dessinée pour parler de pollution plastique, de recyclage ou de désertification. Avec son héroïne Yeza, elle suit le parcours d’une jeune femme qui découvre peu à peu les mécanismes de la crise environnementale. Le récit emprunte les codes du roman d’apprentissage tout en s’appuyant sur une solide documentation.
Le même objectif anime Envirofest, festival itinérant de cinéma environnemental. Les projections s’installent sur les places publiques, dans les établissements culturels ou au cœur des quartiers afin d’aller vers des publics qui ne fréquentent pas forcément les festivals. Les films servent ensuite de point de départ à des échanges sur la pollution, la qualité de l’air, le tourisme de masse ou la gestion de l’eau. Pour les enfants, des ateliers spécifiques permettent d’aborder ces questions sans alimenter l’écoanxiété.
Ces initiatives montrent que la culture peut rendre accessibles des sujets complexes. Elle ne cherche pas seulement à informer. Elle crée des récits dans lesquels chacun peut se reconnaître et trouver sa place.
Relier les deux rives
À Marseille, le festival Films Femmes Méditerranée poursuit une autre forme d’engagement. Depuis vingt ans, il met en lumière des réalisatrices venues de tout le bassin méditerranéen et accompagne celles qui peinent encore à produire ou diffuser leurs œuvres.
Au-delà des projections, le festival organise des rencontres professionnelles, des formations et des ateliers destinés à faire circuler les films, les idées et les compétences. Il défend également le matrimoine cinématographique en rendant hommage aux pionnières tout en accompagnant une nouvelle génération de réalisatrices. Cette volonté de transmission se prolonge tout au long de l’année à travers des actions d’éducation à l’image menées dans les quartiers populaires, les centres sociaux ou encore auprès des femmes détenues aux Baumettes.
Dans cet espace méditerranéen marqué par les frontières et les inégalités de production, le cinéma devient un langage commun capable de rapprocher des parcours très différents.
La culture pour imaginer demain
Longtemps considérée comme un domaine à part, la culture est souvent reléguée au second plan lorsque les sociétés traversent des crises économiques, sociales ou environnementales. Pourtant, c’est précisément dans ces périodes d’incertitude qu’elle retrouve l’une de ses fonctions les plus essentielles : donner du sens, transmettre des récits communs et ouvrir des espaces où de nouvelles idées peuvent émerger. Les sociétés méditerranéennes partagent des histoires, des patrimoines et des défis très différents. La culture n’efface pas ces différences, mais elle offre un espace où elles peuvent dialoguer, se comprendre et parfois construire des réponses communes. À mesure que les territoires cherchent de nouveaux équilibres, elle apparaît moins comme un secteur parmi d’autres que comme une manière d’imaginer l’avenir, en reliant mémoire, création et engagement.

Photo de Une : Photo de Une : Les ruelles de Ghou transformées en lieu d’exposition le temps du festival ©Hocine Ammari