Algérie

L’enseignement privé en Algérie, fabrique de candidats à l’exil

À Tizi-Ouzou, les élèves des écoles privées oscillent entre deux mondes : le bac algérien, qu’ils ratent massivement, et le bac français, qu’ils réussissent avec brio. Derrière ce paradoxe se dessinent les ambitions des familles pour un avenir tourné vers l’étranger et la fermeté des autorités à défendre la souveraineté éducative, dans un contexte où les tensions autour des modèles scolaires dépassent largement le seul cadre de l’école.

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L’enseignement privé en Algérie, fabrique de candidats à l’exil
22-med – juin 2026
• À Tizi-Ouzou, le paradoxe des écoles privées révèle le poids du bac français dans les stratégies familiales.
• Entre réussite scolaire et départ projeté, l’enseignement francophone privé devient un sas vers l’étranger.
#algérie #éducation #jeunesse #exil #francophonie #méditerranée

Par la Rédaction

Dans une librairie de Tizi-Ouzou, deux adolescentes entrent. L’une d’elles demande, dans un français impeccable, un titre de la littérature classique française. Le libraire les oriente alors vers les rayonnages consacrés à la collection Les petits classiques des éditions Larousse.

Cette série regroupe des romans, pièces de théâtre et recueils poétiques issus de la littérature française et mondiale classique, signés par de grands auteurs comme Molière, Voltaire, Zola ou Balzac. Ces ouvrages sont publiés dans des éditions scolaires simplifiées, enrichies de notes explicatives, spécialement conçues pour les élèves suivant le programme français.

Les deux jeunes filles repartent avec le livre recherché, règlent leur achat, remercient le libraire puis quittent la boutique. Kamel, le propriétaire, esquisse un sourire et confie : « Nous continuons à travailler grâce à eux ».

Il explique que, malgré la baisse générale des ventes de livres ces dernières années, sa librairie accueille quotidiennement des élèves inscrits dans des établissements privés enseignant le programme français. Ces derniers doivent, au cours du cycle secondaire, lire trois ou quatre ouvrages chaque année, en rédiger des résumés, préparer des fiches de lecture, avant d’être interrogés dessus à l’oral et à l’écrit.

Les débuts des écoles privées

« Les écoles privées ont commencé à apparaître à Tizi-Ouzou au début des années 1990, dans un contexte de mécontentement général vis-à-vis de la qualité de l’enseignement public, notamment avec l’accélération de la politique d’arabisation imposée à l’époque », explique Nordine Bessaadi, journaliste indépendant et chercheur sur les questions éducatives.

Il ajoute : « À l’origine, l’initiative est venue de familles aisées cherchant des alternatives éducatives pour leurs enfants. Progressivement, le phénomène s’est élargi pour inclure la classe moyenne. Ces familles voyaient dans l’enseignement privé un échappatoire à un système scolaire traditionnel qui montrait ses limites ».

Si la naissance de ces écoles privées remonte aux années 1990, et si elles ont longtemps revendiqué un positionnement élitiste, les résultats du baccalauréat session juin 2025 révèlent une contradiction frappante. Alors que la wilaya de Tizi-Ouzou s’est classée première au niveau national avec un taux de réussite de 62,83 %, les écoles privées n’ont enregistré que 7,59 %, contre 63,40 % pour les établissements publics.

Sur les 236 élèves inscrits dans ces écoles privées pour passer l’examen, seulement 145 se sont effectivement présentés, et à peine 11 ont réussi. De quoi soulever une question : pourquoi des parents acceptent-ils de débourser entre 250.000 et 350.000 dinars par an, alors que leurs enfants échouent massivement au bac algérien ?

Le pari du programme français

Derrière ces chiffres se cache pourtant une autre réalité. Les élèves de ces établissements ne se contentent pas du programme algérien : ils suivent également le programme français, dans lequel la quasi-totalité d’entre eux obtient près de 100 % de réussite, témoigne Arezki (39 ans, nom modifié), professeur de mathématiques et de physique qui enseigne ce cursus depuis plus de dix ans à Tizi-Ouzou et Alger.

Il raconte sa surprise lorsqu’on lui a demandé pour la première fois de donner des cours particuliers du programme français :

« Je ne savais même pas que ce programme était enseigné en Algérie. J’avais l’habitude de donner des cours particuliers en sciences depuis mes années d’étudiant ».

Puis il poursuit : « En découvrant les manuels scolaires, j’ai constaté que c’était pratiquement la même chose que dans le programme algérien, du moins en physique et en mathématiques. Comme j’avais fait mes études d’ingénieur en français, c’était simple pour moi : c’était comme enseigner le programme algérien… mais en français ».

Arezki évoque aussi son expérience dans les écoles qui proposent un double cursus : « Le programme était extrêmement lourd. Le professeur de mathématiques donnait le même cours en français et en arabe, les exercices se faisaient dans les deux langues, idem en physique. Les matières scientifiques ne posaient pas de problème particulier, mais les sciences humaines oui : en histoire et géographie, la vision française du colonialisme diffère de la nôtre, et cela transparaît dans les deux programmes ».

Il souligne que ce double enseignement représente une charge mentale énorme pour les élèves. Une fois au lycée, ceux-ci basculent exclusivement sur le programme français et s’inscrivent en candidats libres au lycée international Alexandre-Dumas, afin d’y passer le baccalauréat français. Mais comme ils sont parallèlement enregistrés sur les plateformes du ministère algérien de l’Éducation, ils doivent aussi se présenter au bac algérien – ce qui explique leurs résultats catastrophiques.

« Le bac algérien n’a aucune importance pour ces élèves : ce qui compte pour eux, c’est le bac français », conclut-il.

Le cadre légal et la réalité du terrain

En Algérie, une seule institution est officiellement autorisée à dispenser le programme français : le lycée international Alexandre-Dumas, ouvert en 2002 avec 279 élèves, et qui comptait, en 2024, 2 353 inscrits répartis entre ses antennes d’Oran (ouverte en 2017), Annaba (2018) et l’école primaire de Hydra (2012).

C’est le seul établissement reconnu par l’État algérien et par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE). À titre de comparaison, la Tunisie compte 30 établissements sous tutelle de l’AEFE et le Maroc 19.

La loi algérienne, en revanche, interdit aux écoles privées d’enseigner un programme étranger. À la rentrée 2023, le ministère de l’Éducation nationale a ordonné aux établissements concernés d’abandonner le cursus français. Le ministre Abdelhakim Belabed avait alors déclaré, le 7 octobre 2023 : « Cette instruction s’inscrit dans l’application de la loi, qui stipule que l’enseignement doit se faire selon le programme national, conforme à la culture et aux valeurs de la société algérienne ».

Il précisait que sur environ 680 écoles privées agréées dans le pays, seules « quelques-unes » bénéficiaient d’un partenariat avec une institution française, mais qu’elles avaient été sommées, après inspection, de se conformer à la réglementation. Un an plus tard, le 6 octobre 2024, le président Abdelmadjid Tebboune rappelait en Conseil des ministres « la nécessité de l’uniformité des programmes scolaires privés avec le programme national de l’éducation, sans exception », appelant à « un contrôle permanent » et à « une révision des conditions d’octroi des autorisations, notamment au regard de la souveraineté nationale ».

Malgré ce cadre strict, la demande reste forte. Résultat : ces écoles jouent souvent au chat et à la souris avec l’administration. Le propriétaire d’un établissement réputé pour ses bons résultats au bac français, sollicité, a refusé de répondre à nos questions, se contentant de déclarer : « Notre école respecte le cahier des charges fixé par le ministère de l’Éducation depuis sa parution. Nous n’enseignons pas le programme français, seulement les matières optionnelles autorisées, comme la terminologie scientifique et le renforcement des langues étrangères ».

Parents et élèves : motivations et horizons

À propos du profil des familles, Nordine Bessaadi explique : « Au départ, ces écoles accueillaient surtout des enfants de familles aisées. Mais avec le temps, elles ont aussi attiré des élèves issus de la classe moyenne. Beaucoup de familles sont désormais prêtes à consacrer une part importante de leurs revenus pour offrir un meilleur enseignement à leurs enfants ».

Et d’ajouter : « Nombre de parents choisissent ces établissements parce qu’ils veulent garantir à leurs enfants une solide maîtrise des langues étrangères et leur ouvrir des perspectives d’études à l’étranger. À tort ou à raison, ces écoles sont perçues comme plus ouvertes et modernes que l’école publique, jugée conservatrice et idéologisée ».

Arezki confirme cette perception : « L’objectif principal, c’est le bac français, mais surtout pour partir. Ces écoles forment les élèves à travailler dur et à obtenir d’excellents résultats, non pas pour rester en Algérie, mais pour émigrer, en priorité vers la France, voire vers d’autres pays ».

Obtenir le bac français permet en effet d’intégrer directement les universités françaises, sans passer par les démarches complexes de Campus France, qui attire chaque année des milliers d’étudiants universitaires algériens.

Entre ambitions individuelles et enjeux diplomatiques

Ces écoles privées ne se limitent pas à Tizi-Ouzou : elles existent dans d’autres wilayas. Nous avons sollicité le Centre national d’enseignement à distance (CNED) pour connaître le nombre d’élèves algériens inscrits, sans obtenir de réponse. Sur les réseaux sociaux, de nombreux groupes rassemblent candidats et intéressés par le bac français. Le groupe Facebook « Les candidats libres au bac français » compte, par exemple, plus de 26 000 membres qui échangent quotidiennement des informations sur les inscriptions et la préparation aux épreuves.

Dans la capitale, où la pression est encore plus forte, d’autres profils se dessinent : enfants de familles ayant vécu à l’étranger (France, Canada…), binationaux dont les familles circulent entre les deux rives, ou encore enfants de diplomates et de ressortissants étrangers installés en Algérie. Ces élèves, souvent peu à l’aise en arabe, n’ont d’autre choix que de suivre le programme français. Mais face à la saturation du lycée Alexandre-Dumas, beaucoup se tournent vers les établissements privés.

Dans ce contexte, et en pleine crise diplomatique entre Alger et Paris, la sénatrice Hélène Conway-Mouret, représentante des Français de l’étranger, a adressé le 24 juillet 2025 une question écrite au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Elle y dénonce la « surcharge chronique » du lycée Alexandre-Dumas, où l’on compte parfois soixante demandes pour une seule place. Elle regrette le refus des autorités algériennes d’autoriser l’ouverture de nouveaux établissements ou de partenariats, ce qui prive de nombreux enfants de la communauté française et des binationaux d’un accès à l’enseignement français. Dans l’attente d’une amélioration des relations bilatérales, elle suggère de faciliter l’accès aux cours du CNED comme solution alternative.

En Algérie, l’école privée francophone devient moins un lieu d’apprentissage qu’un sas d’embarquement. Derrière les promesses de réussite, se cache un projet migratoire assumé : former des élèves qui rêvent déjà ailleurs. Entre distinction sociale et fuite des talents, ces établissements fabriquent moins des citoyens enracinés que des candidats à l’exil.

©Jessica Olivella - Pexels

Photo de Une : le lycée Alexandre Dumas à Alger© DR.

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