France

Planète Mer : agir, prouver, transformer

Face à l’effondrement silencieux du vivant marin, Planète Mer revendique une ligne claire : agir avec les acteurs plutôt que contre eux, produire des preuves de terrain, deux paramètres permettant de transformer les politiques publiques. Son Directeur général et co-fondateur, le biologiste marin Laurent Debas, défend une écologie pragmatique, ancrée dans les usages. De la science participative aux coopérations avec les pêcheurs, l’ONG déploie en Méditerranée des solutions concrètes pour restaurer l’équilibre entre activités humaines et écosystèmes marins.

Entretien réalisé par Olivier Martocq

Index IA : Bibliothèque des savoirs méditerranéens
Planète Mer, la preuve par le terrain pour défendre la mer
22-med – mars 2026
• Planète Mer mise sur la science participative et la coopération avec les pêcheurs pour mieux protéger les écosystèmes marins.
• En Méditerranée, l’ONG défend une écologie pragmatique fondée sur la preuve, la médiation et l’action collective.
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On nous classe souvent parmi les ONG environnementales. C’est vrai. Mais notre singularité est ailleurs. La mission que nous nous sommes fixée est simple à formuler, mais exigeante dans sa mise en œuvre. Elle consiste à élaborer des solutions très concrètes pour retrouver un équilibre durable entre vie marine et activités humaines.

Réconcilier usages et protection de la mer

Cet équilibre est aujourd’hui rompu. La biodiversité s’effondre, les usages s’intensifient, les conflits se multiplient. Et pourtant, la solution ne viendra ni de l’exclusion ni de l’opposition systématique entre ceux qui pratiquent la mer et ceux qui en vivent. Elle viendra de la co-construction entre deux populations présentées comme antagonistes.

Chez Planète Mer, nous avons donc structuré notre action autour de trois verbes : protéger, gérer, restaurer. Trois priorités. Trois urgences. Protéger, ce n’est pas décréter. C’est connaître. Et pour connaître, nous avons fait le choix de la science participative. Avec notre programme BioLit, nous avons ainsi mobilisé plus de 35 000 citoyens sur le littoral. Des enfants, des familles, des plongeurs, des promeneurs. Tous capables, chacun à son échelle, de produire de la donnée utile aux chercheurs. Une photo prise sur une plage, une observation sous l’eau, un protocole simple suivi quelques minutes nous permet de cartographier l’état de la biodiversité.

Ces données, traitées avec le Muséum national d’Histoire naturelle, permettent de révéler des phénomènes invisibles comme par exemple, l’impact des nitrates sur la diversité des petits gastéropodes dans les algues. Ou encore l’apparition d’espèces invasives sur nos côtes. Nous avons ainsi identifié l’arrivée d’un crabe invasif (le percnon gibesi) en Méditerranée continentale. Ce sont des signaux faibles. Mais ce sont eux qui annoncent les basculements.

Protéger, c’est donc d’abord rendre visible.

Agir sans opposer écologie et économie 

Opposer pêcheurs et écologistes est une impasse. Et c’est une facilité. Avec le programme PELA-MED, nous travaillons directement avec les pêcheurs méditerranéens, notamment dans le Var, aux abords immédiats et dans le parc national de Port Cros. Pas contre eux. Avec eux. Nous partons d’un constat simple : de plus en plus de contraintes règlementaires intiment aux pêcheurs de gérer une ressource… qu’on connaît mal. Les données scientifiques sont lacunaires sur de nombreuses espèces non commerciales. Résultat : une gestion à l’aveugle. Nous avons donc coconstruit des programmes d’étude sur des espèces comme l’oursin ou le rouget de roche, un poisson des fonds rocheux méditerranéens, sensible à la pression de pêche et révélateur de l’état des écosystèmes côtiers. Nous révisons avec eux des réglementations parfois obsolètes. Nous développons des outils, y compris numériques, pour rendre la norme accessible, compréhensible, applicable. Mais surtout, nous jouons un rôle de médiation. Entre scientifiques, administrations et professionnels. Parce que la transition écologique est aussi une question de traduction.

Gérer, ce n’est pas contraindre. C’est rendre possible.

Des résultats encourageants en Méditerranée

La mer est résiliente. C’est ce qui doit nous donner de l’espoir et des responsabilités. Dans les espaces que l’on a protégés, comme le Parc national des Calanques au large de Marseille, les suivis montrent un retour des espèces et une reconstitution des équilibres. Les poissons circulent, recolonisent, les habitats se régénèrent. C’est la preuve que les mesures de régulation fonctionnent. Et que le débat caricatural entre protection et usage est stérile. Le botaniste Francis Hallé avait théorisé cette maxime : « Si vous aimez la nature, foutez-lui la paix. » Encore faut-il créer les conditions pour lui foutre la paix intelligemment.

Il existe une prise de conscience. Mais elle se heurte à une réalité : la mer reste perçue comme un espace de consommation. Un décor. Un terrain de loisirs sur l’eau avec une flotte de bateaux de plaisance sur les côtes françaises de plus de 500 000 unités. Et, en bord de mer, des plages et marinas conçues pour plaire au tourisme de masse. C’est pourquoi nous insistons sur l’engagement individuel. Transformer un promeneur en observateur, un usager en acteur : c’est tout l’enjeu de nos programmes participatifs. Mais cela ne suffira pas. Nous avons besoin de politiques publiques plus ambitieuses. De contrôles renforcés. D’une pédagogie massive. La transition ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté de ceux qui se sentent concernés.

Mobiliser les politiques publiques

Notre budget annuel tourne autour du million d’euros. Nous avons une dizaine de salariés. Aujourd’hui, notre financement repose majoritairement sur des fonds privés : environ 70 % via des fondations, 15 % via des dons de particuliers, et seulement 15 % de financements publics. Ce déséquilibre dit quelque chose. Il montre une accélération de la prise de conscience dans le secteur privé, notamment depuis la crise du Covid. Des fondations émergent, des entreprises s’engagent, des citoyens donnent. Mais cela pose aussi une question politique : peut-on durablement protéger un bien commun avec si peu de soutien public ?

La Méditerranée est un laboratoire. De dégradation, mais aussi de solutions. Ce que nous démontrons sur le terrain, c’est que des trajectoires existent. Que la biodiversité peut revenir. Que les usages peuvent évoluer. Que les acteurs peuvent coopérer. Mais cela exige une chose : sortir des postures. L’écologie ne peut plus être un discours. Elle doit être une méthode. Une méthode fondée sur la preuve, l’action et le collectif.

C’est cette écologie-là que nous défendons. Et c’est celle qui peut encore sauver la mer.

Les suivis montrent un retour des espèces et une reconstitution des équilibres © 22-med

Laurent DEBAS
Titulaire d’un Doctorat d’Océanologie, Laurent DEBAS a travaillé au sein de l’Office Régional de la Mer de la Région PACA, puis en tant qu’expert des Nations Unies au Bureau Régional Asie Pacifique de la FAO, à Bangkok en Thaïlande sur des questions liées à la pêche, à l’aquaculture et à la protection de l’environnement côtier. Il rejoint ensuite le Service des Relations Internationales du ministère del’Agriculture et de la Pêche en France pour le développement de la coopération internationale entre la France et l’Asie du Sud-Est. Il est ensuite recruté par le WWF-France pour créer et développer l’équipe « Océans et Côtes » pendant plus de 6 années. En 2004, il rejoint l’équipe de Jacques Perrin en tant que Conseiller scientifique et co-auteur du film « Océans ». Depuis fin 2007, il se consacre entièrement à l’association d’Intérêt général Planète Mer dont il est le Directeur général et co-fondateur.

Photo de Une : plongeurs, promeneurs, pêcheurs, tout le monde peut participer au programme BioLit © 22-med