France

Quand la consigne dynamise l’économie circulaire

Le réemploi des bouteilles revient progressivement dans le paysage viticole français, porté par des acteurs convaincus de ses bénéfices environnementaux. Malgré des gains significatifs en énergie, en eau et en émissions de CO₂, sa généralisation reste encore freinée par des contraintes logistiques, économiques et réglementaires. Entre initiatives pionnières, expérimentations chez les producteurs et mobilisation des distributeurs, la filière cherche aujourd’hui à changer d’échelle pour inscrire durablement la consigne dans les pratiques de consommation.

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Quand la consigne dynamise l’économie circulaire
22-med – février 2026
• Le réemploi des bouteilles progresse en France malgré des freins logistiques et réglementaires encore importants.
• Producteurs, distributeurs et opérateurs structurent une filière appelée à changer d’échelle dans l’économie circulaire.
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Si 70% des bouteilles utilisées dans l’Hexagone sont aujourd’hui recyclées, moins de 1% d’entre elles sont remises en circulation. « Comparé au recyclage, le réemploi permet une économie de 79% d’énergie, 51% d’eau et 76% des émissions de CO2 », annonce d’emblée Clémence Hugot, coordinatrice nationale de France Consigne. « Notre objectif est d’accompagner sa montée en puissance pour collecter, laver, contrôler et revendre les bouteilles en collaboration avec les metteurs en marché et les magasins ». Une dizaine d’opérateurs répartis sur le territoire national disposent actuellement de cinq unités industrielles de lavage. Mais la mise en place reste complexe et rencontre plusieurs obstacles, notamment réglementaires et logistiques.

Des producteurs motivés

La Famille Fabre, à la tête de plusieurs vignobles dans le Languedoc (une région du sud-ouest de la France), a travaillé en partenariat avec l’enseigne Biocoop pour la mise en place d’un système de consigne. En 2025, sa gamme de vins Le Chant de la Terre a atteint 30 000 bouteilles réutilisées en trois ans. Toutefois, des ajustements ont été nécessaires : changement d’étiquettes, utilisation de colle lavable et choix de bouteilles plus résistantes. « Paradoxalement, nous avons dû repasser à des bouteilles un peu plus lourdes, de 410 à 500 grammes, pour qu’elles résistent au moins à dix lavages », détaille Clémence Fabre en charge du dossier dans l’entreprise familiale.

À la demande de la Biocoop d’Anduze, Nicolas Moine, du domaine de Sauzet, a collaboré avec Le Fourgon, entreprise inspirée des tournées de laitier ou de brasseur, pour mettre en place un système de réemploi afin de réduire son empreinte carbone. Il a d’abord investi dans des caisses de 12 réutilisables pour remplacer les cartons à usage unique. Le consommateur fait ses courses sur l’application du Fourgon, choisit ses produits, et son créneau de livraison. Au passage suivant, le livreur récupère les contenants vides dans la caisse de réemploi. « Quand un opérateur de laverie (Oc’ Consigne) s’est créé à 45 minutes du domaine, je me suis dit que c’était jouable. Mais le temps que les consignes se structurent et que le point de lavage s’équipe grâce aux aides des pouvoirs publics, j’ai mis deux ans à démarrer ».

Des initiatives locales aux ambitions nationales

Le principal bassin de consommation des vins Sauzet étant situé dans le Nord, les bouteilles sont lavées là-bas avant d’être rachetées par les vignerons, environ 20% de moins que des flacons neufs. Elles sont ensuite réacheminées par poids lourds dans le Sud.

« Étant donné que les bouteilles représentent 40% du bilan carbone, il est crucial d’accélérer ce processus. Bien que le transport ferroviaire soit une option plus écologique, ça ne joue que sur l’épaisseur du trait, considère Nicolas Moine. Et c’est forcément moins impactant que d’acheter des bouteilles neuves en Europe centrale. L’idéal serait de convaincre d’autres vignerons dans les environs pour massifier les commandes. Et le recyclage reste toujours une alternative, bien que l’idéal soit d’éviter la production de déchets ».

Des distributeurs moteurs mais prudents

Certaines enseignes et quelques producteurs ont néanmoins déjà pris le virage du réemploi. L’enseigne Biocoop a multiplié les points de collecte et compte atteindre 740 magasins impliqués d’ici 2025 (plus d’un sur trois au total). « On a travaillé aussi sur l’offre pour le vin, la bière et le cidre », précise Nicolas Dauvé, responsable R&D sur les emballages chez Biocoop. « Un quart du chiffre d’affaires est désormais en réemploi – il y a trois ans, c’était moins de 1% ».

Pour assurer cette expansion, l’enseigne travaille avec une quinzaine d’opérateurs spécialisés dans toute la France. Ils gèrent la collecte, le tri et le lavage des bouteilles. Les équipes de vente sont également formées pour sensibiliser les clients et optimiser le retour des emballages usagés. Des panneaux en magasin expliquent la consigne et son mode d’emploi. À ce jour, plus de 1,7 million d’emballages ont déjà été collectés.

La Vie Claire a développé son propre réseau de collecte, passant de 1500 bouteilles récupérées en 2022 à 19 000 en 2024, avec pour objectif d’atteindre 100 000 bouteilles en 2025. « On utilise des vignettes « Rapportez-moi » sur les bouteilles. On dispose l’offre de bouteilles réemployables au-dessus des casiers de récupération. Et on ne cesse d’augmenter le nombre de références concernées », explique Charlotte Enjalbal, cheffe de projet emballages-RSE. Quant au Fourgon, créé il y a quatre ans, il affiche un taux de retour impressionnant de 97% grâce au système de consigne très simple pour le consommateur.

Logistique et coûts, les principaux verrous

Malgré ces avancées, plusieurs difficultés freinent la généralisation du réemploi. À commencer par le prix. « Initialement, on nous proposait une bouteille réutilisable à 1,30 euro sur le circuit de réemploi, contre 30 centimes en usage unique, raconte Clémence Fabre. Les négociations ont permis d’abaisser le prix à 25-30 centimes ». La logistique de collecte et de lavage est également un frein.

En région parisienne, le plus gros bassin de consommation, le manque de centres de lavage crée un « trou dans la raquette » selon Carole Frelin, D-G de Vignobles Frelin, principal négociant de vins bios en Languedoc. De plus, les réglementations imposent des obligations complexes aux entreprises, notamment le reporting des emballages réemployés. Un tiers de nos bouteilles lancées sur le marché sont désormais réemployables. Cependant, tout ne nous revient pas car les laveurs dans les régions préfèrent revendre au plus près de leur implantation ».

Le retour des bouteilles consignées dépend aussi beaucoup des magasins. Certains en récupèrent jusqu’à 70%, en particulier quand ils sont situés dans l’ultra-centre des villes car leurs clients vont régulièrement y faire leurs courses. « Ils achètent une bouteille, ils la consomment et ils la rapportent automatiquement. Pour la majorité, on est plutôt à 5-10% de retour, peut-être encore par manque d’information du consommateur ».

Vers une nouvelle culture de la bouteille

L’information et la sensibilisation du public restent des enjeux majeurs. « On a un sticker explicatif, mais la législation ne nous autorise pas à mettre sur la bouteille un QR code supplémentaire à côté de celui, obligatoire, sur la valeur nutritionnelle », regrette Clémence Fabre. Des campagnes de communication en magasin, des stops rayons, des pictogrammes et même des incitations financières, comme la consigne monétaire, peuvent doper le taux de retour des bouteilles.

Une étude menée en 2023 par La Vie Claire a révélé que les consommateurs ne savent pas toujours quels produits peuvent être réemployés, ni où les rapporter. «Toutes les habitudes peuvent changer et progresser, assure Charlotte Enjalbal. Aujourd’hui, les consommateurs font leurs courses avec leur propre sac. Ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années. Il faut améliorer le signalement des bacs de collecte, augmenter le nombre de références réemployables. Et puisque le consommateur fait un effort, le distributeur peut aussi en faire en proposant des promotions sur les produits concernés ».

Nicolas Dauvé confirme qu’il faut accélérer la communication, la compréhension autour de ce nouveau geste et son utilité. « D’abord par les pictogrammes sur les bouteilles pour une meilleure visibilité et un effet de gamme ». Autant d’initiatives pour que le réemploi des bouteilles ne soit plus seulement une expérience marginale. Mais une démarche à part entière de l’économie circulaire et du développement durable. 

Biocoop Les p’tis Lou Bio – epicerie consigne ©DR

Photo de Une : © Nadiye Odabaşı - pexels