France

Laine française : elle est boudée mais ne perd pas le fil

Longtemps pilier des économies pastorales, la laine de brebis est aujourd’hui massivement boudée en France, au point d’être jetée ou détruite dans la quasi-totalité des élevages. Cette dévalorisation tient autant à une logique industrielle dépassée qu’à l’effondrement des outils de transformation. Pourtant, sur le terrain, éleveurs, artisans et entrepreneurs expérimentent de nouveaux usages agricoles, artisanaux et industriels. À travers ces initiatives locales, la laine redevient une ressource fonctionnelle, écologique et territoriale. Elle pose même les bases d’une filière à reconstruire.

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Laine française : elle et malmenée mais ne perd pas le fil
22-med – janvier 2026
• En France, la laine de brebis est massivement jetée car son prix ne couvre plus le coût de la tonte, mais des acteurs locaux testent des usages agricoles et artisanaux pour la revaloriser.
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• Du Pilat aux Causses, paillage, isolation et produits isothermes esquissent une filière courte qui cherche à remettre de la valeur chez les éleveurs et à relocaliser la transformation.
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Article écrit à huit mains par les journalistes : Maëva Gardet-Pizzo, Zoé Charef, Frédérique Hermine et Marie le Marois

Un paradoxe s’impose aujourd’hui. Alors que la transition écologique remet en question les matériaux issus du pétrole, une matière naturelle abondante continue d’être considérée comme un déchet : la laine. Partout en France, des acteurs tentent pourtant de renverser cette logique.

Une ressource devenue encombrante

En France, la laine de brebis ne vaut presque plus rien. Son prix de vente oscille entre quelques centimes et quelques dizaines de centimes le kilo, bien en dessous du coût de la tonte. Pour de nombreux éleveurs, la question n’est plus de vendre, mais simplement de s’en débarrasser. Louis Maréchal, berger dans le massif du Taillefer, résume une situation largement partagée. « Il faut payer deux euros par brebis pour la tondre. Avec mille brebis, ça me revient à une somme vraiment importante ». Faute d’acheteurs, la laine finit parfois à la déchetterie.

Ce déclassement n’est pas accidentel. Après la crise de 1929, la France a fait le choix de privilégier la viande ovine au détriment de la laine. La sélection génétique, les pratiques d’élevage et la disparition progressive des outils de transformation ont conduit à une perte de qualité et de débouchés. Aujourd’hui, près de 96% de la laine française est jetée, alors même que la demande en matériaux naturels progresse.

Réhabiliter la laine par l’usage agricole

De son côté Cyril Côte, éleveur dans le massif du Pilat, refuse cette impasse. Installé sur la ferme familiale depuis 2008, il élève près de 600 brebis de race grivette et perpétue chaque année la transhumance vers les estives d’altitude. Ce pastoralisme contribue à l’entretien des paysages et à la prévention des incendies, tout en servant de support pédagogique auprès du public.

Sur son exploitation, la laine a trouvé de nouveaux usages. D’abord comme isolant brut pour les bâtiments agricoles. « Il suffit de faire glisser la laine le long du mur. Sans être ni lavée ni cardée, elle n’attire ni les insectes ni les rongeurs », explique-t-il. Puis comme paillage pour les potagers, une solution testée empiriquement avant d’être documentée par des analyses de sol.

La laine posée au sol limite l’évaporation, réduit la pousse des adventices et amortit les écarts thermiques. « Là où les légumes exigeaient un arrosage quotidien, je n’en effectue plus que cinq par an ». Après plusieurs saisons, la matière se décompose et enrichit le sol, réduisant les apports de compost ou de fumier. Une fonction agronomique qui redonne à la laine un rôle actif dans les systèmes agricoles.

Une filière fragilisée par l’absence de règles

Ces initiatives restent cependant isolées. Pour Pascal Gautrand, membre du Collectif Tricolor, le problème est avant tout structurel. « Il n’existe pas de règles qui obligeraient les négociants à verser un minimum aux éleveurs ». Faute de cadre, la laine circule dans des circuits déséquilibrés, souvent à perte pour les producteurs.

Dans le bâtiment, elle est parfois utilisée comme isolant, mais fréquemment mélangée à des fibres synthétiques. Dans le textile, les outils de sa transformation ont largement disparu. « Beaucoup de savoir-faire se sont éteints, mais tout n’est pas perdu », estime Pascal Gautrand, qui voit dans la relocalisation industrielle une condition essentielle à la survie de la filière.

Transformer localement pour recréer de la valeur

Dans le Lot, l’entreprise Le Mouton Givré illustre une autre manière de structurer cette chaîne. Fondée par Cinthia Born et Élodie Madebos, elle transforme la laine rustique des brebis caussenardes en sacs isothermes destinés au transport alimentaire. Cette laine, impropre au fil, possède un fort pouvoir isolant. « Lorsqu’on la compresse, elle revient à sa forme initiale », observe Cinthia Born.

L’entreprise a fait le choix de rémunérer la laine un euro le kilo, bien au-dessus des prix habituels. « Cela ne couvre pas encore tout mais nous espérons pouvoir augmenter ce tarif », précise-t-elle. En augmentant les volumes et en maîtrisant la transformation, la valeur peut être redistribuée vers les éleveurs. Aujourd’hui, plusieurs tonnes de laine sont ainsi revalorisées chaque année, dans des produits durables et sans plastique.

Redonner une place économique à la laine

Ces expériences montrent que la laine peut retrouver une utilité concrète, à condition de sortir d’une logique purement résiduelle. Agriculture, artisanat, textile ou matériaux biosourcés offrent des débouchés complémentaires. Mais leur développement suppose un changement d’échelle, une reconnaissance des externalités positives de l’élevage ovin et une rémunération plus juste des producteurs.

Longtemps considérée comme un vestige du passé, la laine apparaît donc aujourd’hui comme une matière d’avenir. Non pas par nostalgie, mais parce qu’elle répond à des besoins concrets en matière de résilience agricole, de sobriété industrielle et d’ancrage territorial.

Cyril Côte est à la tête de près de 600 brebis dans son exploitation L’Agneau du Pilat ©DR

Photo de Une : Autrefois prestigieuse, 96% de la laine de brebis est aujourd'hui jetée en France © DR