La Commandaria, nom d’un vin doux élaboré à Chypre, ne se contente pas de ravir les palais. Cette appellation est l’un des plus anciens témoins vivants de la culture méditerranéenne. Née il y a près de 3 000 ans sur les pentes du Troodos, façonnée par le soleil de Chypre et par une transmission familiale continue, elle appartient aux rares vins dont l’histoire se confond avec celle de leur territoire. Son ancienneté est aujourd’hui consacrée par le Livre Guinness des records, et son nom protégé par une Appellation d’Origine Protégée stricte.
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La Commandaria : un héritage viticole unique au monde
22-med – novembre 2025
• Un vin doux chypriote parmi les plus anciens au monde, produit sur seulement 419 hectares dans les villages du Troodos.
• Entre tradition, sécheresse et candidature à l’UNESCO, la Commandaria porte un pan essentiel de l’identité viticole de Chypre.
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La première mention du « vin doux de Chypre » apparaît chez Hésiode, vers 800 av. J.-C. Mais c’est surtout au XIIᵉ siècle que la Commandaria entre véritablement dans l’histoire.
Lorsque les chevaliers de Saint-Jean installent leurs commanderies sur l’île — d’où le nom de « Commandaria » — le vin gagne en renommée dans toute l’Europe. Son destin bascule en 1224, lors de la fameuse « Bataille des vins » organisée par le roi Philippe Auguste de France : plus de soixante-dix vins européens y sont dégustés, comparés, hiérarchisés. La Commandaria triomphe et reçoit le titre d’« Apôtre des vins », scellant sa légende. Richard Cœur de Lion, lui, le célèbre comme « le vin des Rois et le Roi des vins ». Depuis, sa réputation n’a cessé de voyager.
Un territoire minuscule pour un monument du vin
La Commandaria naît dans une zone géographique extrêmement réduite : 419 hectares, situés exclusivement dans 14 villages de la région de Limassol — Ag. Georgios, Ag. Konstantinos, Ag. Mamas, Ag. Pavlos, Apsiou, Gerasa, Doros, Zoopigi, Kalo Chorio, Kapileio, Laneia, Louvaras, Monagri et Silikou.
Ces terres accueillent environ 500 vignerons, héritiers d’un savoir-faire transmis de génération en génération. La production annuelle oscille entre 2 000 de 3 000 hectolitres, une quantité modeste pour un vin aussi célèbre, mais qui reflète la nature artisanale et délimitée de l’appellation. « Au cours des trois dernières années, nous avons connu des problèmes en raison de la sécheresse. S'il ne pleut pas suffisamment, comment les vignes seront-elles arrosées pour avoir une production ? Nous n’apportons aucun arrosage supplémentaire : les vignes ne vivent que de l’eau de pluie accumulée durant les mois d’hiver », explique M. Antoniou, le Président du Groupe des Producteurs de Commandaria et maire du village de Kapileio.
La filière est aussi un pilier pour la vie rurale : selon le Département de l’Agriculture, la Commandaria fournit un emploi à une part significative des habitants. Cela contribue à maintenir ces villages à l’écart de l’exode urbain — même si aucun chiffre officiel ne quantifie précisément ce tissu d’emplois directs et indirects.
Un vin façonné par un rituel immuable

« Ce n’est pas simplement un produit. C’est un triptyque mémoire, identité, patrie », résume Andreas Antoniou. Il se souvient de son enfance, récoltant les grappes aux côtés de son père et de son grand-père, perpétuant un geste ancien, presque liturgique.
La Commandaria est l’un des vins les plus étroitement encadrés du bassin méditerranéen : elle repose exclusivement sur les cépages autochtones Xynisteri et Mavro. Ses grappes sont laissées à sécher au soleil pendant une dizaine de jours avant pressurage, et le vin doit ensuite séjourner au minimum deux ans en fûts. L’irrigation y est proscrite — les vignes ne vivent que de l’eau hivernale — et les caves font l’objet d’un suivi constant de la température et d’humidité pour garantir le profil aromatique attendu.
« Tous les raisins ne peuvent pas devenir du Commandaria, c’est le Département de l’Agriculture qui précise le moment des vendanges. Puis ce sont la nature du sol, l’exposition et l’altitude qui déterminent finalement si une récolte peut prétendre à l’appellation », souligne Andreas Antoniou.
Il rappelle que plus le vin vieillit en fût, plus il gagne en profondeur et en valeur. Les domaines conservent donc systématiquement une partie de leurs cuvées pour un vieillissement long, véritable signature du terroir.
Une présence discrète mais bien réelle sur les marchés internationaux
Malgré des volumes limités, la Commandaria atteint cependant des tables étrangères. Elle est notamment exportée vers le Royaume-Uni, l’Ukraine, la Russie et les États-Unis, grands amateurs de ce vin. La filière a connu des années plus fastes — avant la guerre en Ukraine, les volumes approchaient parfois 300 000 litres — mais la sécheresse des trois dernières années et les perturbations des marchés ont fait chuter la production, qui s’est rapprochée récemment d’environ 200 000 litres, illustrant la fragilité et l’artisanat qui caractérisent cette appellation d’exception.
Une reconnaissance patrimoniale en marche
Petite par sa superficie mais immense par son héritage, la Commandaria continue donc de porter la mémoire viticole de Chypre. Entre traditions minutieusement préservées, exigence d’un terroir unique et reconnaissance internationale, elle reste l’un des rares vins capables d’embrasser trois millénaires d’histoire, tout en demeurant profondément enraciné dans la vie quotidienne des villages qui la produisent.
L’appellation figure déjà sur la Liste nationale du Patrimoine culturel immatériel de Chypre. L’île défend désormais sa candidature à la Liste du Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, avec un examen théoriquement prévu avant fin 2025.
« L’inscription à l’UNESCO est la suite naturelle de son histoire, conclut Andreas Antoniou. Un devoir envers nos ancêtres et un cadeau pour les générations futures ».

Photo de Une : La récolte continue d'être faite de manière traditionnelle @unesco_cy